Union africaine : neuf ans après la réforme Kagame, quel bilan ?
Réunis à Addis-Abeba les 14 et février 2026, les chefs d’État réaffirment leur volonté de renforcer l’organisation continentale. Neuf ans après la réforme portée par Paul Kagame, l’Union africaine a-t-elle réellement gagné en efficacité et en autonomie ? Bilan…

Le 15 février, l’Union africaine a clos à Addis-Abeba sa 39e session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement. Dans leur communiqué final, les dirigeants ont martelé leur ambition de bâtir une organisation « efficace, responsable et financièrement durable », capable d’affronter les crises sécuritaires, les défis économiques et les attentes d’une jeunesse majoritaire sur le continent.
Mais au-delà des formules diplomatiques, une interrogation s’impose : neuf ans après le lancement des réformes institutionnelles confiées en 2017 à Paul Kagame, l’Union africaine a-t-elle véritablement changé de logiciel ? Entre rationalisation administrative, quête d’autonomie financière et ambition de parler d’une seule voix sur la scène mondiale, le chantier demeure vaste — et inachevé. Où en est concrètement la réforme et qu’est-ce qui freine encore sa pleine application ?
2017 : le diagnostic Kagame
En janvier 2017, la Conférence de l’Union africaine adopte une décision, pierre angulaire d’un programme de transformation d’envergure. Dès juillet 2016, les chefs d’État avaient mandaté Paul Kagame pour piloter une réforme jugée « urgente et nécessaire », afin d’aligner l’institution sur les ambitions de l’Agenda 2063.
Un comité consultatif panafricain réunit alors anciens ministres, banquiers, experts du développement et dirigeants du secteur privé. Parmi eux figurent le Camerounais Acha Leke, la Nigériane Amina J. Mohammed, le Bissau-Guinéen Carlos Lopes et le Rwandais Donald Kaberuka. Leur rapport, Bâtir une Union africaine plus pertinente, dresse un constat sans concession : l’UA se disperse sur trop de priorités, s’appuie sur une architecture institutionnelle lourde, dépend excessivement de financements extérieurs et coordonne imparfaitement son action avec les Communautés économiques régionales.
Les réformateurs ne se contentent pas d’un diagnostic. Ils proposent un repositionnement stratégique clair : recentrer l’UA sur un nombre limité de missions continentales — paix et sécurité, intégration économique, affirmation d’une voix africaine dans la gouvernance mondiale —, rationaliser les organes, professionnaliser la Commission et instaurer un financement durable. Pour la première fois, les dirigeants africains placent l’efficacité institutionnelle au cœur d’un impératif politique assumé.
Ce qui a changé, neuf ans après
La réforme touche d’abord l’architecture interne de la Commission. Les responsables rationalisent les départements, clarifient les portefeuilles et simplifient les lignes hiérarchiques afin de réduire les chevauchements et d’accélérer la prise de décision. Ils revoient également le processus de sélection des commissaires pour privilégier la compétence et l’expérience, affichant une volonté de professionnaliser davantage l’administration continentale. Dès 2017, la Commission installe une unité dédiée à la mise en œuvre des réformes, confiée au Camerounais Pierre Moukoko Mbonjo, chargée de piloter les ajustements structurels et organisationnels. Les équipes poursuivent les chantiers techniques, notamment la révision et la restructuration des bureaux de liaison de l’UA, preuve que la transformation administrative reste active.
Sur le plan financier, les résultats apparaissent plus contrastés. Plusieurs États membres adoptent la taxe de 0,2 % sur les importations destinée à garantir une autonomie budgétaire durable, mais ils l’appliquent de manière inégale. L’Union africaine continue donc de dépendre partiellement de partenaires extérieurs, en particulier pour financer les opérations de paix. Lors de la 39e session à Addis-Abeba, les chefs d’État ont de nouveau plaidé pour un financement « prévisible, durable et flexible » des missions de soutien à la paix, signe que le dossier demeure sensible.
En revanche, l’UA renforce sa stature diplomatique. Son intégration comme membre permanent du G20 en 2023 consolide sa légitimité internationale. À Addis-Abeba, les dirigeants insistent sur la nécessité d’adopter des positions africaines coordonnées dans les enceintes globales. L’ambition de parler d’une seule voix progresse ainsi, même si l’unité politique reste un défi permanent.
Ce qui freine encore la réforme
La réforme touche au cœur du pouvoir des États membres. En rationalisant les structures, en réduisant le nombre de départements ou en révisant certains mandats, les dirigeants redistribuent des postes, arbitrent des équilibres régionaux et remettent parfois en cause des positions acquises. Or l’Union africaine demeure une organisation strictement intergouvernementale : elle avance au rythme des compromis politiques. Sans volonté claire et constante des capitales, la transformation institutionnelle perd en cohérence. Chaque étape exige négociation, validation puis mise en œuvre par des États dont les priorités nationales priment souvent sur l’agenda continental.
La question budgétaire constitue un autre nœud critique. L’autonomie financière figurait parmi les piliers du projet porté en 2017 par Paul Kagame. Pourtant, l’application incomplète de la taxe de 0,2 %, les retards de contributions statutaires et la dépendance persistante aux partenaires extérieurs limitent la marge de manœuvre de la Commission. Sans ressources propres stables, l’ambition d’une Union forte et indépendante reste contrainte.
Enfin, l’alignement avec les Communautés économiques régionales demeure imparfait. Le rapport de réforme insistait sur la nécessité de clarifier la division du travail. Si les États ont enregistré certaines avancées — notamment l’adoption d’un mémorandum d’entente sur l’utilisation de la Force africaine en attente lors de la 39e session —, les chevauchements de compétences et les rivalités institutionnelles persistent sur le terrain. Pas un mot explicite sur la réforme de l’Union africaine.
Une réforme à mi-parcours ?
Neuf ans après son lancement, la réforme de l’Union africaine ne constitue ni un échec ni une révolution achevée. Elle enclenche une dynamique réelle de rationalisation institutionnelle, réduit certains doublons, clarifie des portefeuilles au sein de la Commission et replace l’efficacité au centre du débat continental. Sur le plan diplomatique, l’UA consolide sa visibilité et sa crédibilité par une présence plus structurée dans les enceintes multilatérales. Elle pose aussi les bases d’une autonomie financière, même si leur concrétisation reste incomplète.
Mais l’enjeu demeure fondamentalement politique. Transformer une organisation intergouvernementale suppose que les États acceptent de déléguer une part de souveraineté, d’harmoniser leurs positions et de respecter des mécanismes contraignants. Or, face aux crises sécuritaires persistantes, aux transitions fragiles et aux contraintes budgétaires, les priorités nationales reprennent souvent le dessus. La réforme se confronte ainsi aux réalités du pouvoir et aux équilibres régionaux.
À l’issue de la 39e session ordinaire, les chefs d’État ont renouvelé leur engagement en faveur d’une Union « centrée sur les citoyens, efficace et durable ». Reste une question structurante : l’UA peut-elle évoluer vers une véritable instance d’intégration supranationale ou demeurera-t-elle un forum diplomatique mieux organisé ? En 2017, Paul Kagame appelait à bâtir une « Union plus pertinente ». En 2026, la pertinence se mesure à l’épreuve des faits — et le chantier reste ouvert.
Par Prosper LOUABALBE, à Yaoundé




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