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Tchad : que peuvent Paris et Washington pour libérer Succès Masra ?

Alors que l’ancien Premier ministre tchadien, Succès Masra croupit en détention pour un massacre qu’il nie avoir commandité, une pression diplomatique s’accentue sur le régime tchadien. Mais N’Djamena est de plus en plus sourd face à la critique, et la marge de manœuvre diplomatique s’annonce étroite.

Succès Masra est détenu depuis le 16 mai 2025. © Issouf Sanogo, AFP

Accusé d’avoir orchestré le massacre de 42 éleveurs à Mandakao le 14 mai 2025, Succès Masra, ancien Premier ministre et président du parti Les Transformateurs, est en détention préventive depuis le 16 mai. Les autorités judiciaires tchadiennes justifient cette mesure par la gravité des faits reprochés, tandis que le principal intéressé nie toute implication. En vertu du Code de procédure pénale du Tchad, notamment ses articles 129 et suivants, la détention préventive peut être ordonnée en cas de crime passible de réclusion criminelle. L’article 131 fixe une durée initiale de six mois renouvelable, et l’article 133 permet son prolongement si l’instruction ou la sécurité publique l’exige.

Selon le Code pénal tchadien, notamment les articles 177 et suivants relatifs aux crimes contre les personnes, un massacre comme celui de Mandakao est puni de la réclusion criminelle à perpétuité. Les articles 244 et suivants relatifs aux atteintes à la sécurité intérieure viennent renforcer la gravité des accusations. Si Succès Masra était reconnu coupable, il encourrait la peine maximale, voire des peines complémentaires.

Une pression internationale croissante

Depuis plusieurs semaines, les réactions internationales se multiplient. La sénatrice américaine Jeanne Shaheen a qualifié la détention de Masra d’« effroyable » et exigé sa libération immédiate. Le député français Bruno Fuchs, président de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, a quant à lui exprimé le souhait de se rendre à N’Djamena pour « s’informer » de la situation. Une demande rapidement rejetée par les autorités tchadiennes. Haoua Outman, présidente de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale du Tchad, y voit une tentative d’ingérence inacceptable, rappelant que l’affaire relève exclusivement de la justice tchadienne.

Dans une intervention relayée sur la page Facebook du parti Les Transformateurs, des leaders de l’opposition dénoncent une dérive autoritaire du régime de transition. La vidéo montre des manifestants pacifiques dénonçant une « arrestation politique » et une instrumentalisation de la justice pour faire taire les voix dissidentes. Des militants accusent aussi le gouvernement d’utiliser ce dossier pour discréditer toute alternative politique crédible avant les prochaines échéances électorales.

Une justice sous influence ?

Les critiques contre l’indépendance de la justice tchadienne se sont multipliées, en particulier de la part de Me Saïd Larifou, l’un des avocats de Masra. Dans une déclaration à Tchadinfos, il a dénoncé « une justice instrumentalisée à des fins de persécution politique ». Il estime que l’ensemble de la procédure est entachée d’irrégularités, évoquant un dossier « vide », construit sur des bases fragiles et destiné à neutraliser une figure montante de l’opposition. Me Larifou appelle les organisations internationales et les partenaires du Tchad à intervenir pour faire respecter le droit. Il affirme par ailleurs que le maintien en détention de Succès Masra vise à l’exclure durablement du jeu politique, ce qui contreviendrait, selon lui, aux engagements du pays en matière de démocratie et de libertés fondamentales.

Dans ce climat tendu, les avocats de l’opposant ont adressé une lettre au président français Emmanuel Macron, relayée par RFI le 7 juillet. Ils y dénoncent un acharnement judiciaire à visée politique, évoquent la dégradation de la santé de leur client, et appellent Paris à jouer un rôle d’apaisement. Cette démarche vise clairement à internationaliser le dossier, au risque d’alimenter davantage les tensions entre justice nationale et pression extérieure.

Une libération encore hypothétique

Que peut la pression diplomatique sur le régime tchadien ? Aucune disposition du droit tchadien ne reconnaît à un acteur étranger le droit d’intervenir dans une procédure judiciaire nationale. Le principe de souveraineté judiciaire est garanti par l’article 148 de la Constitution de 2018, qui affirme l’indépendance du pouvoir judiciaire. Mais en pratique, cette indépendance est contestée, surtout dans les dossiers à forte connotation politique.

Toute libération de l’ancien Premier ministre Succès Masra ne peut donc, en théorie, qu’émaner d’une décision du juge d’instruction, fondée sur un non-lieu, une insuffisance de charges, ou une mise en liberté provisoire prévue à l’article 132 du Code de procédure pénale. Celle-ci peut être accordée lorsque la détention ne se justifie plus.

Aujourd’hui, les chances de libération sont juridiquement ouvertes mais politiquement conditionnées. Si la défense parvient à démontrer que les accusations sont infondées ou politiquement motivées, une sortie du dossier par la voie judiciaire pourrait être envisagée. Mais à ce stade, les autorités tchadiennes maintiennent leur position : pas de libération sous pression. Le gouvernement affirme que seule la justice tranchera, en toute souveraineté.

Ebnou Khalzé

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