Raila Odinga, opposant kényan devenu une légende africaine
Il a perdu cinq élections, mais gagné le respect de tout un continent. Raila Odinga s’en va, mais son combat pour la liberté et la dignité du peuple kényan reste vivant dans les cœurs.

Pour qui suit l’actualité africaine, son nom évoque à la fois la lutte, la résilience et l’espoir démocratique. Raila Odinga, figure emblématique de la scène politique kényane, s’est éteint le 14 octobre en Inde, des suites d’un malaise. Depuis l’annonce de sa disparition, l’Afrique entière pleure l’un de ses fils les plus illustres. Personnalités politiques, citoyens anonymes et militants de la démocratie saluent la mémoire d’un homme qui aura marqué de son empreinte la vie politique du continent, de la fin du XXᵉ siècle au début du XXIᵉ.
Des rassemblements et scènes de deuil ont éclaté à travers le Kenya qui a rendu hommage à son opposant historique. Le président William Ruto a décrété sept jours de deuil national. Dans une allocation à la Nation, le chef de l’Etat, qui avait battu de peu M. Odinga lors de la dernière présidentielle de 2022, a rendu hommage à « défenseur infatigable de la justice sociale, panafricaniste reconnu et homme d’Etat hors pair. Raila Odinga a joué un rôle déterminant dans l’histoire politique du Kenya », a ajouté M. Ruto.
« Je suis choqué d’apprendre le décès de l’ancien Premier ministre Raila Odinga, un patriote, un panafricaniste, un démocrate et un dirigeant qui a grandement contribué à la démocratie au Kenya et en Afrique », a réagi David Maraga, ancien président de la Cour suprême sur X. Martha Karua, qui avait participé comme colistière à la campagne de M. Odinga en 2022, a salué dans un communiqué « un camarade inébranlable dans la lutte pour la seconde libération ».
Hommages planétaires
Son décès suscite une vive émotion au Kenya et dans le reste de la région où de nombreux dirigeants, ainsi que l’Union africaine, ont rendu hommage au leader « panafricaniste ». « Raila Odinga était une figure emblématique de la vie politique kényane et un fervent défenseur de la démocratie, de la bonne gouvernance et d’un développement centré sur l’humain. Son engagement de plusieurs décennies en faveur de la justice, du pluralisme et des réformes démocratiques a laissé une marque indélébile non seulement au Kenya, mais aussi sur tout le continent africain », a écrit sur le réseau social X Mahmoud Ali Youssouf, le président de la Commission de l’Union africaine.
Le président rwandais Paul Kagamé salue le « dévouement [de Raila Odinga] sans faille au service public et son engagement indéfectible en faveur de la démocratie, de la justice et de l’unité au Kenya et dans toute l’Afrique. Nous sommes solidaires du gouvernement et du peuple kenyans en cette période de deuil national. » Au nom du gouvernement et du peuple sud-africains, le président Cyril Ramaphosa a présenté « ses sincères condoléances au gouvernement et au peuple kenyans à l’occasion du décès de l’ancien Premier ministre Raila Odinga. »
Le Premier ministre indien Narendra Modi a rendu hommage sur X à « un homme d’État imposant et un ami chéri de l’Inde. M. Odinga vouait une affection particulière à l’Inde, à sa culture, à ses valeurs et à sa sagesse ancestrale. Cela se reflétait dans ses efforts pour renforcer les liens indo-kenyans. ».
L’épisode 2007
30 décembre 2007. Les violences ont éclaté peu après la proclamation officielle des résultats, qui donnait une courte victoire (230 000 voix d’écart) au président sortant sur son adversaire du Mouvement démocratique orange (ODM, en anglais), Raila Odinga. C’est à Kibera, le plus vaste bidonville de Nairobi, et un fief de l’opposition, ainsi que dans des villes de l’Ouest, que les échauffourées ont été plus violentes. La défaite de M. Odinga a été annoncée alors que les sondages d’opinion et les premiers résultats partiels laissaient entrevoir sa victoire, et donc la défaite de la coalition au pouvoir depuis l’indépendance en 1963. Le camp Odinga dénonce des fraudes. La contestation de la victoire de Mwai Kibaki dégénère en sanglantes violences ethniques, ayant causé au moins 1 500 morts, selon la police kényane et 300 mille déplacés, à en croire la Croix-rouge.
La mission d’observation de l’Union européenne présente au Kenya a porté un jugement sévère sur le scrutin et évoqué des résultats gonflés en faveur du président sortant dans plus de 200 circonscriptions électorales. « La commission électorale kényane (…) n’a pas réussi à établir la crédibilité du processus de dépouillement de manière satisfaisante (…). Des doutes subsistent sur la justesse du résultat de l’élection présidentielle tel qu’annoncé dimanche », a commenté le chef de la mission, Graf Lambsdorff.
Le 28 février 2008, le médiateur de l’Union africaine, Kofi Annan, a arraché un accord entre les deux camps rivaux, qui s’affrontent depuis fin décembre 2007, pour former un « gouvernement de coalition ». Cet accord prévoit la création d’un poste de Premier ministre. Il sera attribué à « un membre élu du Parlement », « chef du groupe parlementaire le plus important à l’Assemblée nationale ». Il devra donc échoir à un membre de l’opposition.
Animal politique
Le décès de Raila Odinga rebat les cartes à un deux ans de la présidentielle de 2027. S’il n’avait pas encore annoncé sa candidature, sa colistière de 2022 a déjà annoncé sa candidature. Trois autres figures clés ont aussi déjà leur intention de briguer la magistrature suprême. Depuis ce 14 octobre, la présidentielle à venir devrait donc être assez ouverte. Le décès soudain de M. Odinga dissout donc l’alliance politique qu’il avait pilotée presque seul au sein de Azimio la Umoja – son parti politique. Un peu moins de deux ans avant la présidentielle, le Kenya « perd l’un de ses acteurs politiques les plus influents », laissant le pays sur une voie incertaine, estime auprès de l’AFP l’analyste politique Barrack Muluka.
Né le 7 janvier 1945, Raila Odinga se présente aux élections présidentielles de 1997, 2007, 2013, 2017 et 2022, sans jamais les remporter et se forge l’image d’un indécrottable opposant au pouvoir. Député, puis Premier ministre, M. Odinga est une figure politique complète. « Baba » (« papa » en swahili) a été régulièrement accusé d’instrumentaliser les ethnies.
Arrêté à plusieurs reprises, emprisonné pendant de longues années pour son soutien présumé au coup d’État manqué de 1982, l’ingénieur formé en Allemagne de l’Est sort de prison sans amertume, mais avec la conviction que le Kenya doit changer. Dans les années 1990, il devient l’un des artisans du multipartisme, épaulant d’autres figures de la lutte démocratique. Sa verve, son courage et sa capacité à fédérer en font rapidement un acteur central de la vie publique kényane.




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