Chargement en cours
Publicité

Cameroun : guerre des chiffres avant les résultats de la présidentielle

Les urnes ont dévoilé leurs contenus le 12 octobre, jour du scrutin. Sur les réseaux, les partisans de Biya au pouvoir depuis 1982 et ceux de Tchiroma annoncé en pole position, se déchirent à coups de chiffres et de « preuves », réclamant la victoire de leurs candidats. En attendant les résultats officiels, d’ici le 26 octobre, la tension monte à travers le Cameroun.

Le palais présidentiel du Cameroun ©compte X @CabinetCivilPRC

Le Conseil constitutionnel rendra publics les résultats de la présidentielle du 12 octobre au plus tard le 26 octobre. À quelques jours de la proclamation officielle du verdit des urnes, le Cameroun vit au rythme d’une véritable guerre de chiffres, de rumeurs et d’intox. Les réseaux sociaux sont devenus un champ de bataille où s’affrontent deux camps : d’un côté, les partisans du président sortant Paul Biya, 92 ans, dont 43 à la tête du pays, persuadés que leur candidat conserve la confiance du peuple ; de l’autre, les soutiens de l’ancien ministre Issa Tchiroma Bakary, qui s’est auto-proclamé vainqueur et crie à la fraude organisée.

Sur Facebook, X et WhatsApp, les photos et vidéos de dépouillement, les procès-verbaux partagés et les « tendances » circulent à une vitesse folle, souvent sans vérification. Chaque camp accuse l’autre de manipuler l’opinion. Dans ce tumulte numérique, la vérité du scrutin se brouille, le doute s’installe, et l’attente du verdict officiel se transforme en test grandeur nature pour la démocratie camerounaise, plus polarisée que jamais.

L’entrée en scène ce 17 octobre de la commission centrale de recensement des votes est une phase clé avant la publication des résultats par le Conseil constitutionnel, qui va vider les 11 recours – pour l’annulation partielle ou totale du scrutin entre autres – déposés par les partis politiques, candidats et citoyens dans le cadre du contentieux post-électoral.

Les pro-Biya

Dès le soir du 12 octobre, les premières tendances ont commencé à inonder la toile. Bureau de vote après bureau de vote, les résultats se sont propagés via WhatsApp, Facebook et X, parfois filmés en direct au moment des décomptes publics. En tête des publications, celles venues des pays de l’Est, notamment de Chine — six heures d’avance sur le Cameroun —, où les Camerounais de la diaspora affirmaient qu’Issa Tchiroma Bakary avait battu Paul Biya. Les figures de l’opposition et des activistes bien connus du web ont aussitôt repris et diffusé ces chiffres.

Mais la réplique du camp présidentiel ne s’est pas fait attendre. Des communicants visiblement du régime ont rapidement accusé les premiers de « manipuler l’opinion » avec de faux chiffres. Les journalistes pro-gouvernementaux, principalement Bruno Bidjang, Ernest Obama et Raoul Christophe Bia, ont lancé la contre-offensive médiatique. En dépit de l’interdiction légale de diffuser des tendances avant la proclamation officielle, Bruno Bidjang a animé une tranche d’antenne spéciale sur la chaîne de télévision Vision 4 pour annoncer, chiffres à l’appui, les « victoires » de Paul Biya dans plusieurs localités. Aucune autorité n’a pris de sanction, preuve que les relais du pouvoir jouissent d’une totale liberté d’action.

Dans cette bataille de communication, chaque camp prétend défendre la vérité. Mais pour de nombreux observateurs, le régime mise avant tout sur la saturation médiatique pour brouiller les repères, noyer les chiffres réels et imposer son récit : celui d’une victoire déjà acquise au président-candidat, au pouvoir depuis plus de quarante ans.

Le camp Tchiroma

Face à cette machine médiatique rôdée, les soutiens d’Issa Tchiroma Bakary ont choisi de contre-attaquer sur le terrain numérique. Dès la fermeture des bureaux de vote, les activistes et journalistes Boris Bertolt, Nzui Manto, Paul Chouta, Mohammadou Houmfa… ont publié des captures de procès-verbaux, vidéos de dépouillement et tableaux de résultats affirmant une victoire nette de leur candidat, l’ancien ministre et soutien de Biya ces dernières années. Sur les réseaux sociaux, la ferveur s’est emparée de leurs partisans, convaincus d’assister à un tournant historique.

Ces relais citoyens affirment vouloir « protéger le vote du peuple » contre toute manipulation d’État. Pour eux, la diffusion des résultats bureau par bureau est une manière de rendre la fraude impossible, en multipliant les témoins numériques. « Si nous laissons ELECAM et le Conseil constitutionnel travailler seuls, ils vont tout inverser », alerte dans un post Nzui Manto. Leur stratégie est donc : publier avant le pouvoir, saturer l’espace d’informations brutes et occuper la scène numérique pour dissuader toute tentative d’ajustement des résultats. Ces derniers jours, ils diffusent des messages montrant les résultats de urnes écrits à la main et des chiffres consolidés au niveau départemental par ELECAM. Dans ces données on peut constater que les chiffres ont évolué favorablement à Biya.

Cette mobilisation inquiète le pouvoir, qui y voit une menace directe à son contrôle de la narration. Des pirates ont rendu indisponible, depuis le 16 octobre, le site web resultatsdupeuple.com, qui agrégeait instantanément les chiffres sortis des urnes. La veille, lorsque Les Faits D’Ici l’avait consulté, Issa Tchiroma Bakary menait avec 66 %, devant Paul Biya (22 %). Une partie de la population y perçoit une revanche citoyenne sur des institutions jugées partiales.

La longue attente

« Pourquoi de simples opérations (additions) prennent tant de jours et sont en train de virer au drame ? » s’interroge le journaliste Haman Mana sur Facebook. Officiellement, le Conseil constitutionnel a jusqu’au 26 octobre pour proclamer les résultats définitifs. Quinze jours de délai – après le scrutin – que l’opposition juge « incompréhensibles ». « Le Cameroun compte huit millions d’électeurs. Pourquoi faut-il deux semaines pour annoncer les résultats ? », lance un proche du candidat Tchiroma. Pour ses partisans, ce laps de temps ne sert qu’à « ajuster » les chiffres dans les coulisses, le régime cherchant à inverser les tendances sortant des urnes. Un proche du pouvoir reconnaît que « le Parlement a adopté la loi avant l’évolution numérique actuelle, qui permet pourtant de raccourcir les délais. »

Pendant ce temps, les tensions montent. À Garoua, Dschang et Douala, des affrontements sporadiques ont éclaté. Le camp Tchiroma dénonce des fraudes, tentatives de falsifications des résultats des urnes qui donnait l’opposant vainqueur au détriment de Paul Biya. Les forces de l’ordre quadrillent les grandes villes du pays. Les Camerounais, eux, oscillent entre impatience et méfiance, attendant un verdict dont beaucoup doutent déjà de la sincérité. L’attente se fait d’autant plus lourde que les Camerounais n’ont presque plus confiance dans les institutions électorales : Paul Biya a lui-même nommé les personnalités qui composent à la fois ELECAM, chargé de l’organisation du scrutin, et le Conseil constitutionnel, responsable de la proclamation des résultats.

Dans ce climat de suspicion, le pays retient son souffle. Le duel des chiffres a déjà fait un vainqueur : la désinformation.

Mahamat Ben Abdel, à Yaoundé

Laisser un commentaire