Quel souffle pour l’avenir des relations sénégalo-marocaines ?
Au-delà des émotions post-CAN 2025, Rabat et Dakar ont choisi la politique, la continuité et l’ambition. En se rendant au Maroc, Ousmane Sonko a voulu réaffirmer un partenariat historique, tout en appelant à le rééquilibrer et à le projeter vers une nouvelle phase d’intégration économique et stratégique.

La visite officielle du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko au Maroc, du 26 au 28 janvier 2026, s’inscrit dans une séquence diplomatique à forte densité politique, symbolique et émotionnelle. Loin d’un simple rituel protocolaire, ce déplacement intervient alors que les retombées de la finale controversée de la Coupe d’Afrique des nations (CAN 2025), opposant le Maroc au Sénégal, restent vives dans les opinions publiques. Les tensions observées en marge de cette rencontre sportive ont, un instant, mis à l’épreuve la solidité d’un lien ancien entre deux peuples historiquement unis par des relations humaines, spirituelles et économiques profondes.
Dans ce contexte de sensibilité accrue, Rabat et Dakar ont fait un choix assumé : tenir la 15ᵉ session de la Grande Commission mixte de coopération. Par ce geste, les deux capitales ont envoyé un signal politique clair. Elles ont affirmé que les émotions conjoncturelles, aussi intenses soient-elles, ne sauraient fragiliser les fondements d’un partenariat stratégique construit sur la durée. Mieux encore, elles ont cherché à transformer une période de crispation symbolique en opportunité politique, en redonnant une impulsion structurée à la coopération bilatérale.
À travers cette visite, les autorités sénégalaises et marocaines ont replacé la relation sénégalo-marocaine dans une perspective de long terme, fondée sur le dialogue politique, l’intégration économique et la consolidation des liens humains, bien au-delà des aléas du calendrier sportif et médiatique.
Dépasser l’émotion post-CAN 2025
Dès son arrivée à Rabat, Ousmane Sonko a fixé le cap d’une visite placée sous le signe de la lucidité et de la responsabilité politique. Au cours de son tête-à-tête avec son homologue marocain, AzizAkhannouch, le Premier ministre sénégalais n’a pas éludé les incidents survenus en marge de la finale de la CAN, mais il a appelé à dépasser ce qu’il a qualifié d’« excès émotionnels ». Refusant toute lecture politique, identitaire ou culturelle des débordements observés, il les a ramenés à leur juste dimension : celle de la passion sportive.
« La CAN n’a pas divisé deux peuples, elle a éprouvé leur lien », a-t-il déclaré, soulignant que la ferveur populaire ne peut remettre en cause une relation forgée par l’histoire, la spiritualité confrérique, les échanges humains et une longue tradition de coopération. Selon lui, les relations entre Dakar et Rabat s’inscrivent dans une dynamique de confiance et de fraternité durable, bien au-delà d’un événement sportif, aussi médiatisé soit-il.
Le Premier ministre sénégalais a également tenu à adresser un message direct au peuple marocain. « L’objet de ma venue au Maroc, c’est aussi d’exprimer au peuple marocain frère toute l’amitié et l’affection inconditionnelles du peuple sénégalais », a-t-il insisté. Il a rappelé que cette visite, programmée bien avant la CAN, vise avant tout à replacer l’amitié sénégalo-marocaine au cœur de l’action publique et à doter les deux gouvernements d’une feuille de route claire, structurée et tournée vers l’avenir.
Une visite politique, pas d’apaisement
Ousmane Sonko a tenu à lever toute ambiguïté : cette séquence diplomatique ne constitue ni une opération de rattrapage dictée par les tensions post-CAN, ni un simple geste symbolique d’apaisement. Il l’a conçue comme un moment politique fort, destiné à reconfirmer et à refonder stratégiquement le partenariat entre Rabat et Dakar.
« Ce déplacement ne vise pas à calmer : il vise à affirmer, à réaffirmer », a-t-il martelé, mettant en garde contre toute lecture émotionnelle ou conjoncturelle des relations internationales. Pour lui, les épisodes sportifs ne sauraient « surplomber le sens des décisions politiques », ni dicter l’agenda stratégique de deux États liés par l’histoire, la culture et des intérêts convergents en Afrique de l’Ouest et au-delà.
Ce message de continuité a trouvé un écho particulier dans le protocole royal. Le déjeuner offert par Sa Majesté le Roi Mohammed VI en l’honneur du Premier ministre sénégalais et de sa délégation a constitué un signal politique fort. Ce geste a rappelé la centralité accordée par le Royaume du Maroc à sa relation avec le Sénégal, indépendamment des fluctuations de l’actualité.
17 accords pour structurer l’avenir
Sur le plan institutionnel, la visite a marqué une avancée notable avec la signature de 17 nouveaux accords bilatéraux. Ceux-ci viennent renforcer un cadre juridique déjà dense, qui compte plus de 130 instruments de coopération. Rabat et Dakar affichent désormais l’ambition de porter ce dispositif à 170 accords, traduisant leur volonté de structurer durablement une relation qui dépasse largement la diplomatie classique.
Les domaines concernés illustrent cette approche globale : transports et connectivité, numérique et innovation, infrastructures, enseignement supérieur, formation professionnelle, agriculture, santé, industrie, soutien aux PME et économie maritime. Autant de leviers jugés essentiels pour accompagner les trajectoires de développement des deux pays et renforcer leur résilience économique.
Pour autant, le discours sénégalais s’est distingué par une lucidité assumée. Ousmane Sonko a reconnu la vitalité des échanges, tout en pointant la persistance de déséquilibres économiques et commerciaux. « Notre coopération économique et commerciale est très dynamique. Mais nous pouvons faire mieux », a-t-il admis, appelant à une relation plus équilibrée et mutuellement bénéfique. Pour Dakar, cette exigence d’équité conditionne la durabilité et l’acceptabilité politique du partenariat.
CAN, diaspora et responsabilité collective
À Casablanca, la rencontre avec la diaspora sénégalaise a constitué l’un des temps forts de la visite. Dix jours après la finale controversée de la CAN, Ousmane Sonko s’est adressé à près d’un millier de compatriotes dans un climat mêlant émotion, gravité et responsabilité. Il a cherché à désamorcer toute lecture conflictuelle, en privilégiant un discours d’apaisement et de dignité. « Chaque Sénégalais à l’extérieur doit être un ambassadeur de son pays », a-t-il rappelé, soulignant que les comportements individuels influencent directement l’image du Sénégal et la qualité des relations avec le pays d’accueil. Il a exhorté la diaspora à la retenue, au respect des lois locales et à la responsabilité citoyenne, en rappelant la profondeur historique et fraternelle des liens avec le Maroc.
Au-delà du contexte post-CAN, cette séquence illustre la volonté des nouvelles autorités sénégalaises de repositionner la diaspora comme un acteur stratégique du développement national, à la fois levier économique, réservoir de compétences et pont humain et diplomatique entre Dakar et Rabat. Pour Ousmane Sonko, « le Sénégal suit attentivement, avec les autorités consulaires et diplomatiques accréditées et les autorités marocaines, la situation des supporters interpellés à Rabat ainsi que celle des compatriotes vivants au Maroc et appelle à la prudence face aux flux de communications, singulièrement dans les réseaux sociaux et certains médias, qui relèvent, pour la plupart, de la désinformation. »
Vers un partenariat économique
Les chiffres traduisent à la fois le dynamisme et les limites actuelles : près de 307 millions de dollars d’échanges sur les onze premiers mois de 2025, mais un potentiel stratégique encore sous-exploité. Le Premier ministre sénégalais a salué les investissements marocains dans la banque, les assurances, l’agro-industrie, les BTP, les mines et l’énergie, tout en appelant à une meilleure réciprocité et à un accès accru des entreprises sénégalaises au marché marocain.
De son côté, le chef du gouvernement marocain Aziz Akhannouch a rappelé que la relation maroco-sénégalaise s’enracine dans l’histoire, les routes commerciales et les liens spirituels soufis. Il a plaidé pour une nouvelle impulsion économique, davantage portée par le secteur privé et les projets structurants, tout en inscrivant la coopération bilatérale dans une vision régionale élargie : Sahel, façade atlantique africaine et intégration continentale.
Rabat a enfin mis en avant les initiatives royales en faveur de l’accès des pays sahéliens à l’océan Atlantique, l’Initiative atlantique et le projet de gazoduc Nigeria-Maroc, dans lesquels le Sénégal est appelé à jouer un rôle stratégique.
Par Prosper LOUABALBE, à Rabat & Casablanca (Maroc)




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