Gabon : l’Iboga, l’or végétal convoité par la recherche biomédicale
Au Gabon, berceau ancestral de cette plante, l’État cherche à reprendre le contrôle d’une ressource stratégique : l’Iboga, l’or végétal très prisée des milieux de la recherche biomédicale. Explications.

Longtemps cantonnée aux forêts équatoriales et aux rites initiatiques du Bwiti, l’Iboga s’impose désormais au cœur d’un affrontement discret entre souveraineté nationale, recherche biomédicale et intérêts pharmaceutiques internationaux. Le 19 janvier 2026 à Libreville, le ministre gabonais des Eaux et Forêts, de l’Environnement et du Climat, Maurice Ntossui Allogo, a reçu la directrice générale de l’Agence gabonaise pour le développement de l’économie verte (Agaedev), Cyrielle P. Sende Etali. À travers cette rencontre, les autorités affichent une ambition claire : structurer la filière Iboga et l’inscrire dans la stratégie économique nationale, alors que la pression internationale s’intensifie.
Arbuste endémique du bassin du Congo, l’Iboga occupe une place centrale dans la spiritualité bwitiste au Gabon, où les initiés utilisent sa racine lors des cérémonies. Mais la plante dépasse aujourd’hui son seul rôle rituel. Elle renferme l’ibogaïne, un alcaloïde que les chercheurs étudient pour ses effets sur les addictions, le stress post-traumatique et certaines maladies neurodégénératives.
Ces propriétés mobilisent désormais la recherche médicale internationale. En 2024, une étude menée par l’Université de Stanford a montré que l’ibogaïne, associée au magnésium pour protéger le cœur, réduit efficacement et en toute sécurité le syndrome de stress post-traumatique, l’anxiété et la dépression, tout en améliorant le bien-être des vétérans souffrant de traumatismes crâniens. Ces résultats renforcent l’intérêt des laboratoires et des cliniques spécialisées en Europe et en Amérique.
Entre interdictions et marchés parallèles
Les autorités françaises et américaines classent toujours l’ibogaïne comme stupéfiant, en raison des risques cardiaques lorsqu’elles l’administrent sans encadrement médical strict. À l’inverse, les Pays-Bas, le Mexique ou le Portugal ont vu émerger depuis plusieurs années des centres de traitement à base d’iboga ou d’ibogaïne, qui attirent une clientèle internationale.
D’après les estimations relayées par la Global Iboga Therapy Alliance, entre 10 000 et 40 000 personnes ont expérimenté l’ibogaïne hors d’Afrique depuis les années 1960. Cette demande soutenue a fait exploser les prix : en une décennie, les marchés occidentaux ont enregistré une hausse d’environ 800 %.
Malgré ce dynamisme, le Gabon capte encore peu de valeur. L’État encadre strictement les exportations, qui restent marginales. Les acteurs locaux utilisent majoritairement la plante à l’état sauvage ou dans un cadre traditionnel, même si plusieurs initiatives cherchent désormais à la domestiquer, explique Florence Minko, cadre au ministère des Eaux et Forêts.
Yann Guignon, spécialiste franco-gabonais de l’ONG Blessing of the Forest, estime que le Gabon laisse échapper l’essentiel du potentiel économique de l’Iboga. Il rappelle que des dizaines de brevets étrangers protègent aujourd’hui des applications thérapeutiques de l’ibogaïne, alors que la plupart découlent directement des usages traditionnels gabonais, notamment bwitistes. Ce système prive de facto le pays d’origine de la rente scientifique et industrielle.
Brevets, synthèse et concurrence
La concurrence s’intensifie d’autant plus que les industriels produisent désormais l’ibogaïne de façon synthétique ou l’extraient d’autres plantes, comme le Voacanga africana, cultivé massivement au Mexique ou au Ghana. Cette alternative permet de fabriquer la molécule à des coûts très compétitifs, réduisant davantage l’avantage comparatif gabonais.
Sur le terrain, certains chercheurs tentent néanmoins de créer de la valeur localement. À proximité de Libreville, le microbiologiste gabonais Yoan Mboussou, initié au Bwiti, fabrique des gélules d’Iboga de 500 mg qu’il commercialise comme compléments alimentaires aux propriétés antifatigue, antioxydantes et anti-addictives. Il ambitionne d’obtenir une autorisation d’exportation, convaincu que l’Iboga peut devenir un levier de développement économique national.
Une réponse politique en vue
Face à ces défis, les autorités gabonaises élaborent un cadre réglementaire intégrant les dimensions économiques, sociales, environnementales et culturelles. Dès 2000, l’État a classé l’Iboga comme patrimoine national et réserve stratégique, mais l’absence d’une politique industrielle cohérente et de mécanismes solides de protection intellectuelle a freiné la structuration de la filière.
Cette nouvelle dynamique s’inscrit dans la vision du président Brice Clotaire Oligui Nguema, qui place le capital forestier au cœur de la souveraineté économique. Le gouvernement a annoncé la création d’un groupe de travail interministériel chargé de piloter la réforme du secteur et de garantir la traçabilité des produits destinés aux marchés internationaux.
Lors de la récente conférence internationale sur l’Iboga et l’ibogaïne, scientifiques, traditionalistes et responsables politiques ont appelé à trouver un équilibre entre héritage ancestral et innovation scientifique. Les participants ont insisté sur la protection des savoirs traditionnels et sur la nécessité de construire une chaîne de valeur locale.
À l’échelle internationale, la professeure Deborah Mash, de l’Université de Miami et PDG de DemeRx, estime que l’ibogaïne pourrait transformer en profondeur le champ de l’addictologie si les essais cliniques aboutissent. Son entreprise travaille à obtenir une autorisation de la Food and Drug Administration, après que le National Institute on Drug Abuse a déjà validé, dans les années 1990, des protocoles expérimentaux sur l’homme.
Au-delà du Gabon, l’Iboga illustre un enjeu plus vaste : la capacité des pays forestiers africains à transformer leurs ressources naturelles en actifs économiques stratégiques sans en perdre le contrôle. Entre sacralité, science et géopolitique du médicament, cette racine millénaire agit désormais comme un révélateur des déséquilibres persistants de l’économie mondiale de l’innovation.
Par Marcel NDONG MEBALEY, à Libreville




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