Pourquoi l’Afrique de l’Ouest emprunte moins cher que l’Afrique centrale
Sur les marchés internationaux, la hiérarchie du risque africain évolue rapidement. En quelques semaines, la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Cameroun ont sollicité les investisseurs. Les montants mobilisés restent élevés. Les conditions financières obtenues révèlent, elles, un différentiel structurel.

En l’espace de quelques semaines, plusieurs États africains ont testé l’appétit des marchés internationaux pour leur dette souveraine. Cette séquence s’avère révélatrice : la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Cameroun ont mobilisé des montants significatifs en devises et ont confirmé que l’accès au financement extérieur demeure ouvert, malgré un environnement mondial marqué par des taux élevés et une sélectivité accrue des investisseurs. Toutefois, ces levées de fonds ne livrent pas uniquement un signal de disponibilité des capitaux. Elles mettent surtout en lumière une réalité plus structurante. Les niveaux de rendement, les maturités retenues et les primes exigées traduisent clairement une différenciation du risque perçu selon les régions.
Aujourd’hui, l’Afrique de l’Ouest francophone bénéficie d’une crédibilité macroéconomique que les marchés valorisent davantage, tandis que l’Afrique centrale supporte un coût du capital plus élevé et accepte des échéances plus courtes. Les investisseurs ne formulent pas explicitement cette hiérarchie, mais ils la matérialisent dans leurs exigences de rendement. En fondant leurs arbitrages sur la croissance, la discipline budgétaire et la lisibilité stratégique, ils redessinent la carte du risque souverain africain sur le marché obligataire international.
Côte d’Ivoire : pricing historique
Le 18 février 2026, Abidjan a levé 1,3 milliard de dollars sur quinze ans. Les investisseurs ont porté le livre d’ordres à 6,3 milliards de dollars, soit près de cinq fois l’offre initiale. Environ 270 investisseurs institutionnels ont participé à l’opération, traduisant un intérêt massif pour la signature ivoirienne. Le rendement final s’établit à 5,39 % en euro après couverture du risque de change. Les autorités présentent ce taux comme le plus bas jamais obtenu par le pays sur un eurobond et comme le plus faible enregistré en Afrique subsaharienne depuis cinq ans.
Portés par cette forte demande, les investisseurs ont comprimé le rendement de 63 points de base durant la séance de placement. L’émission affiche même une prime négative de 25 points de base par rapport aux titres existants, un signal rare sur les marchés émergents. En acceptant ces conditions, les investisseurs traduisent explicitement une amélioration de leur perception du risque ivoirien.
La Côte d’Ivoire inscrit cette performance dans une trajectoire macroéconomique cohérente. L’économie a enregistré une croissance réelle de 6,5 % en 2025 et devrait atteindre 6,7 % en 2026 selon les autorités. Le gouvernement a réduit le déficit budgétaire de 4,0 % du PIB en 2024 à 3,0 % en 2025 et poursuit une stratégie de diminution progressive du ratio d’endettement. En décembre, l’agence Moody’s a relevé la note souveraine à BB, rapprochant le pays de la catégorie investment grade.
Grâce aux fonds levés, le gouvernement finance intégralement le budget 2026. Il allonge la maturité moyenne de la dette, améliore le profil d’amortissement et diversifie sa base d’investisseurs vers l’Asie et le Moyen-Orient, réduisant ainsi sa dépendance aux intervenants occidentaux.
Bénin : diversification et finance islamique
Quelques semaines plus tôt, le 22 janvier, Cotonou a lancé son premier sukuk souverain international. Le ministère de l’Économie et des Finances a structuré une opération globale de 850 millions de dollars. Le pays a levé 500 millions de dollars via un sukuk à sept ans assorti d’un coupon de 4,92 % en euro. Parallèlement, il a mobilisé 350 millions de dollars par la réouverture d’eurobonds existants à 6,19 %. En recourant à la finance islamique, le Bénin a ciblé une base d’investisseurs distincte, notamment au Moyen-Orient et en Asie. Ce, en adossant l’opération à des actifs tangibles conformes aux principes de la charia, le gouvernement a élargi son architecture de financement.
Cette stratégie lui permet d’optimiser le coût moyen de la dette et de lisser les échéances. Sans atteindre les volumes ivoiriens, Cotonou renforce néanmoins sa crédibilité macroéconomique par une gestion active et technique de son passif.
Cameroun : coût plus élevé
Le 30 janvier 2026, le Cameroun a levé 750 millions de dollars à Londres par placement privé. L’État a structuré l’opération sur cinq ans et a accepté un rendement de 7,79 %, soit environ 420,3 milliards de francs CFA. Quelques jours auparavant, le 21 janvier 2026, Paul Biya a signé un décret autorisant le ministre des Finances à mobiliser jusqu’à 1 650 milliards de francs CFA sur les marchés intérieurs et extérieurs, dont 1 000 milliards auprès de créanciers internationaux.
Si le rendement évoqué à 10,12 % se confirmait, il placerait le pays dans une zone de financement nettement plus coûteuse que celle de ses homologues ouest-africains. En choisissant une maturité plus courte, le Cameroun accroît également son risque de refinancement à moyen terme. Par ailleurs, le cycle électoral de 2025 introduit, aux yeux de certains investisseurs, un facteur supplémentaire d’incertitude.
Un différentiel structurel
L’écart atteint désormais plusieurs centaines de points de base entre l’Afrique de l’Ouest francophone et l’Afrique centrale. Les marchés ne sanctionnent pas un simple aléa conjoncturel : ils arbitrent selon une grille précise mêlant croissance réelle, discipline budgétaire et lisibilité stratégique. La Côte d’Ivoire combine expansion soutenue et consolidation fiscale mesurable. Le Bénin ajuste activement la structure de sa dette et diversifie ses instruments de financement. À l’inverse, le Cameroun fait face à une perception de risque plus élevée, qui renchérit son coût marginal.
Interrogé sur la performance béninoise, le directeur de la trésorerie camerounaise, Samuel Tela, invoque des facteurs régionaux et réputationnels. Selon lui, « le Bénin a le bénéfice d’appartenir à une zone économique (Afrique de l’Ouest, Ndlr) beaucoup plus dynamique où les économies sont diversifiées. Donc la proximité du Bénin, le fait pour le Bénin d’appartenir à la même zone économique que la Côte d’Ivoire, lui offre une certaine perception. Et le Bénin, il faut le reconnaître, a une meilleure notation que le Cameroun. »
À l’inverse, explique-t-il sur la CRTV, la télévision nationale camerounaise, les investisseurs associent souvent le Cameroun aux économies pétrolières de la sous-région, comme le Congo ou le Gabon, sans toujours distinguer la diversification réelle de son économie. « Donc les investisseurs ont eu l’impression que le Cameroun c’est un pays qui dépend du pétrole. Donc il est difficile parfois pour un investisseur de faire une différence ou une distinction nette entre le Cameroun et le Congo, le Gabon, en termes de perspectives économiques », ajoute Samuel Tela. Sur le marché obligataire international, les investisseurs fixent ainsi le prix du capital souverain à l’aune de la crédibilité macroéconomique et institutionnelle.
Par Fabrice PORO, à Yaoundé




Laisser un commentaire