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Le Mali s’isole-t-il davantage ?

Les alertes diplomatiques se multiplient, Paris appelle ses ressortissants à quitter le pays, tandis que Bamako resserre ses alliances non occidentales. Entre rupture assumée et repli stratégique, le Mali s’enfonce dans un isolement inquiétant.

Une vue de Bamako, la capitale malienne. ©DR

L’annonce du 7 novembre 2025 du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères, appelant ses ressortissants à quitter le Mali « dès que possible » en raison d’un « contexte sécuritaire préoccupant », s’inscrit dans une série d’alertes émanant de plusieurs chancelleries occidentales. Depuis la fin octobre, les États-Unis, l’Allemagne, le Canada, le Royaume-Uni et l’Espagne ont successivement déconseillé tout déplacement vers le pays, évoquant des risques accrus d’attaques, de pénuries et de blocages autour de Bamako. Cette convergence de mises en garde a provoqué une onde de choc parmi les communautés étrangères installées au Mali : dans les entreprises françaises, les écoles internationales et les ONG, la consigne de Paris a ravivé une interrogation latente : faut-il rester, ou partir avant qu’il ne soit trop tard ?

Cette prise de position de la France traduirait au contraire la crainte d’un incident sécuritaire ou diplomatique majeur, voire la préparation discrète à un retrait progressif. Dans un contexte de tensions politiques internes et d’isolement croissant du régime malien, cette décision marque un tournant : elle officialise, au plan international, la perception d’un Mali devenu une zone à haut risque, où chaque partenaire étranger évalue désormais la durabilité de sa présence.

Panique dans des chancelleries

La dégradation rapide de la situation sécuritaire et économique au Mali a suscité une série de réactions diplomatiques sans précédent. Le 28 octobre 2025, l’ambassade des États-Unis à Bamako a exhorté ses ressortissants à quitter le pays « immédiatement », évoquant une combinaison explosive de pénuries d’essence, de fermetures d’institutions publiques et de risques accrus d’attaques autour de la capitale. Washington a précisé que la dégradation de la sécurité empêchait toute assistance consulaire en dehors de Bamako. Relayée par les médias américains, cette annonce a eu un effet de signal dans les milieux diplomatiques et économiques, où l’on redoute désormais une paralysie complète des activités étrangères.

Dès le lendemain, l’Allemagne, l’Australie, le Canada, les Pays-Bas, l’Italie, le Royaume-Uni et l’Espagne ont émis à leur tour des alertes similaires. Ces pays déconseillent tout voyage vers le Mali et recommandent à leurs ressortissants d’emprunter les derniers vols commerciaux disponibles, les routes terrestres étant jugées « dangereuses en raison d’attaques terroristes et de barrages illégaux ».
Certains États européens ont réduit leur personnel non essentiel à Bamako, tandis que plusieurs ONG internationales ont suspendu leurs missions dans les régions de Mopti et Ségou, désormais inaccessibles. Face à cette vague d’avertissements, le ministère malien des Affaires étrangères a réagi, le 30 octobre, par un communiqué officiel dénonçant la « multiplication de messages alarmistes diffusés dans des termes inquiétants ».

Un climat politique tendu

Depuis la rupture avec Paris et le départ des troupes françaises en 2022, la junte malienne — dirigée par le colonel Assimi Goïta — s’efforce d’affirmer sa souveraineté. Mais cette volonté politique s’accompagne d’un contrôle renforcé des activités étrangères, dans les ONG, les acteurs culturels, les médias et les organisations de la société civile. En novembre 2022, le gouvernement malien a interdit « avec effet immédiat » les activités de toutes les ONG opérant au Mali avec un financement, un soutien matériel ou technique de la France. Selon le rapport de Freedom House, cette mesure a touché près de 300 organisations. Au mois de décembre de la même année, un décret ministériel a imposé des contrôles mensuels des comptes bancaires, des rapports d’activité et des justifications de toutes les communications des ONG étrangères et nationales.

Le 10 avril 2024, le Conseil des ministres malien a adopté un décret suspendant jusqu’à nouvel ordre les activités des partis politiques et associations à caractère politique. Parallèlement, la Haute autorité de la communication (HAC) a ordonné aux médias de cesser de diffuser les activités des partis. Dans le domaine éducatif, l’impact du contrôle s’est aussi fait sentir : par exemple, en octobre 2025, toutes les écoles et universités ont été fermées pour deux semaines en raison d’une crise de carburant et d’un blocus imposé par un groupe armé islamiste. Cette décision a été rendue publique par le ministère de l’Éducation malien. Une partie du contrôle s’exerce aussi sur les médias : par exemple, la suspension définitive des chaînes France 24 et Radio France Internationale au Mali a été rapportée comme une mesure symbolique forte.

Inquiétude pour la diaspora africaine

Pour les ressortissants africains installés de longue date au Mali — Ivoiriens, Burkinabés, Sénégalais ou Guinéens —, la situation s’avère particulièrement délicate. Ces migrants économiques vivent souvent dans le pays depuis des décennies, ayant monté des commerces, fondé des familles, mais ils ne bénéficient pas des mêmes dispositifs de protection ou d’évacuation que ceux proposés aux ressortissants occidentaux. Dans les quartiers populaires de Bamako comme Lafiabougou ou Faladié, ces migrants observent avec une inquiétude grandissante la montée d’un discours souverainiste et d’une rhétorique antifrançaise élargie à « l’ensemble des étrangers ». « On nous dit que le Mali est pour les Maliens. Mais nous, on a grandi ici, on n’a pas d’autre pays », soupire Abdoulaye, commerçant ivoirien.

Sur le plan administratif, les obstacles s’accumulent : au Mali, les étrangers sont majoritairement employés dans le secteur informel, ce qui les rend particulièrement vulnérables en cas de crise. D’après une fiche du Département des affaires économiques et sociales des Nations unies (DESA), 60 % des étrangers résidant au Mali n’avaient pas de formation formelle en 2009 — contre 67,5 % pour l’ensemble de la population. De surcroît, la fermeture progressive ou la réduction des effectifs de certaines représentations diplomatiques occidentales à Bamako a déjà un impact concret : les transferts d’argent sont retardés, les démarches administratives sont bloquées, et l’isolement des familles étrangères s’accroît. Les routes terrestres, déjà dangereuses, compliquent les déplacements d’urgence ; de plus, les migrants de longue date n’ont souvent pas accès à un avion consulaire rapide ou à des dispositifs d’évacuation.

La crainte d’un isolement total

Si la majorité des expatriés européens ont déjà quitté les zones sensibles du Nord et du Centre, beaucoup redoutent que Bamako ne devienne à son tour difficile d’accès. Les liaisons aériennes se raréfient, plusieurs compagnies ont réduit leurs rotations. Le site du Quai d’Orsay rappelle que tout le territoire malien est classé en zone rouge et que « tout déplacement, quel qu’en soit le motif, est formellement déconseillé ». Mais l’isolement du Mali ne tient pas seulement à la rupture diplomatique : il s’enracine aussi dans la dégradation du climat sécuritaire, marqué par la montée en puissance du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda.

Depuis la mi-2024, le JNIM a multiplié les attaques contre les convois de marchandises en provenance du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, deux corridors vitaux pour les importations maliennes. Le corridor Dakar–Bamako, qui assure près de 70 % des échanges extérieurs du Mali, est désormais considéré comme à haut risque. Plusieurs attaques ont été recensées entre Kayes et Nioro, visant notamment les transporteurs de carburant et de denrées alimentaires.
De même, sur l’axe Abidjan–Bamako, les incursions de groupes armés ont provoqué d’importants retards logistiques et la hausse des coûts de transport. Les transporteurs ivoiriens et maliens, souvent victimes de rançonnements et d’enlèvements, réduisent leurs rotations. Selon l’Observatoire du commerce extérieur du Mali (Ocem), ces perturbations affectent directement les importations de produits de première nécessité — riz, sucre, carburant —, aggravant la pénurie déjà accentuée par la crise énergétique et les sanctions régionales.

Par Kader Doumbia, à Bamako

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