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Mali : la souveraineté toujours sous tutelle ?

Symbole d’une Afrique en quête d’émancipation, le Mali revendique une souveraineté reconquise. Pourtant, l’emprise croissante de Moscou sur la sécurité et l’économie du pays laisse planer un doute : la libération de l’influence occidentale n’a-t-elle pas ouvert la voie à une nouvelle tutelle ?

Des Maliens manifestent devant l’ambassade de Russie à Bamako ce 22 septembre 2020. ©AP/Archives

Le 15 août 2022, l’Élysée annonce la fin d’une ère militaire au Sahel : « Constatant que les conditions politiques et opérationnelles n’étaient plus réunies pour rester engagée au Mali, la France a décidé, en concertation avec ses partenaires africains et européens, de réarticuler le dispositif de l’opération Barkhane en dehors du territoire malien. » Ce communiqué officialise le retrait des troupes françaises de Barkhane, puis de la force européenne Takuba, la même année. À Bamako, les autorités de transition, dirigées par le colonel Assimi Goïta, présentent cette rupture comme un tournant historique — un acte d’émancipation face à ce qu’elles qualifient « d’ingérence occidentale ».

Dans la foulée, le colonel Souleymane Dembélé, patron de la Direction de l’information et des relations publiques des armées (DIRPA), tempère les inquiétudes suscitées par le départ des forces étrangères. « C’est vrai que cela peut susciter des préoccupations, mais le Mali n’est pas seul et ne restera pas seul. La France peut partir, les pays européens peuvent partir, mais n’anticipons pas. Donnons du temps au temps, et vous verrez ce qui va se passer », déclare-t-il.

Mais derrière ce discours souverainiste se profile une réalité plus nuancée : celle d’une dépendance croissante à Moscou. Depuis l’arrivée d’environ un millier d’instructeurs et de paramilitaires russes, officiellement présentés comme des « formateurs », la coopération entre le Mali et la Russie s’est renforcée, aussi bien sur le terrain militaire que dans la sphère diplomatique.

Le tournant 2022

Février 2022 marque un basculement historique. Le colonel Assimi Goïta exige le retrait « sans délai » de la force française Barkhane et du groupement européen Takuba, accusant Paris d’initiatives unilatérales contraires aux accords de défense. Cette rupture spectaculaire consacre la fin de près d’une décennie de coopération militaire occidentale, amorcée en 2013 après la poussée djihadiste dans le nord du pays.
Pour Bamako, l’échec des forces étrangères à stabiliser durablement le territoire justifie cette décision. Mais le contexte est plus large : les relations avec la CEDEAO sont alors déjà dégradées, la transition malienne ayant prolongé sa durée à vingt-quatre mois, suscitant la réprobation des pays voisins. L’isolement régional ouvre alors la voie à un rapprochement stratégique avec Moscou, perçue comme une alternative fiable à « l’ingérence occidentale ».

Ce tournant n’est donc pas seulement militaire. Il traduit une volonté politique d’affirmation nationale, une manière de reprendre la main sur le récit de la souveraineté. Le départ des Occidentaux et des Casques bleus de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) symbolisent la fin d’un cycle, mais il inaugure aussi une nouvelle ère d’influence où la Russie devient l’acteur clé d’un équilibre redéfini.

Une coopération à double visage

Officiellement, Bamako parle d’un « partenariat d’État à État » fondé sur le respect mutuel. Dans les faits, la relation s’apparente davantage à une délégation partielle de la sécurité nationale. Selon plusieurs sources diplomatiques, entre 800 et 1 000 paramilitaires russes, pour la plupart issus de l’ancien groupe Wagner, opèrent depuis 2022 dans les zones du centre et du nord, notamment à Gao, Mopti et Tombouctou.

Des opérations conjointes menées dans ces régions ont parfois tourné au drame. L’exemple de Moura, en mars 2022, illustre les dérives du dispositif : selon Human Rights Watch, environ 300 civils auraient été tués lors d’une intervention contre des groupes armés. Depuis la réorganisation du dispositif en 2025 sous la bannière du nouvel Africa Corps — structure désormais rattachée au ministère russe de la Défense —, la présence militaire russe s’est institutionnalisée. Moscou ne se contente plus d’un rôle d’appui : il supervise la logistique, les opérations aériennes et la maintenance des armements, au point que les FAMa dépendent désormais de cette expertise pour assurer leurs missions.

Ce transfert de compétences, s’il renforce l’efficacité tactique à court terme, interroge sur la capacité du Mali à garantir seul sa sécurité. Derrière le discours souverainiste, la marge d’autonomie réelle se réduit.

Le prix de la « souveraineté »

Les autorités maliennes assurent que ce partenariat renforce leur indépendance. Pourtant, les chiffres montrent l’inverse. Entre 2012 et 2023, la Russie a fourni près de 80 % du matériel militaire importé par le Mali. À cela s’ajoute la présence constante d’environ un millier de combattants russes, un chiffre stable depuis 2021 malgré les changements de structures. En septembre 2024, Bamako a signé un accord avec Moscou pour l’acquisition de satellites de surveillance destinés à renforcer le renseignement — une avancée technologique, mais aussi un symbole de dépendance accrue.

Sur le plan logistique, la Russie est devenue indispensable : sans son soutien, la formation des troupes, la maintenance des hélicoptères ou la gestion des systèmes d’armes seraient gravement perturbées. Les livraisons récentes d’équipements via le port de Conakry, notamment des chars BMP-3, témoignent de l’ampleur de cette emprise.

Mais cette relation asymétrique ne se limite pas à la sphère militaire. L’isolement diplomatique du Mali s’est accentué : retrait de l’Organisation internationale de la Francophonie en mars 2025, tensions persistantes avec la CEDEAO, suspension des aides européennes. Dans cet environnement fermé, Moscou apparaît comme le seul partenaire accessible, consolidant ainsi son rôle de protecteur — et de tuteur.

Les contingents d’un partenariat

En échange de son appui sécuritaire, la Russie a obtenu des avantages économiques notables. Plusieurs concessions minières, notamment dans les zones aurifères du sud et du centre, ont été accordées à des entreprises russes. Cette présence s’étend également au secteur énergétique : Moscou a promis des investissements dans la construction de barrages et l’exploitation pétrolière, encore à l’état de projets.
Sur le plan diplomatique, le réalignement est visible. Le Mali s’est systématiquement abstenu ou a voté en faveur des positions russes lors des résolutions de l’ONU relatives à la guerre en Ukraine. La plupart des ambassades européennes à Bamako ont réduit leurs effectifs, tandis que les conseillers russes se sont multipliés dans les cercles de décision.

Cette dépendance s’inscrit dans un modèle déjà observé ailleurs en Afrique — République centrafricaine, Soudan, Libye — où la Russie avance simultanément ses pions militaires et économiques sous couvert d’assistance. Le Mali devient ainsi un laboratoire de la nouvelle stratégie africaine de Moscou : soutenir des régimes en quête de légitimité contre l’assurance d’un accès privilégié aux ressources et d’un appui politique constant.

Un pari risqué sur l’avenir

En rompant avec ses partenaires traditionnels, Bamako a voulu affirmer une souveraineté pleine et entière. Mais cette quête d’indépendance repose désormais sur une alliance exclusive qui, à terme, pourrait restreindre les marges de manœuvre du pays. La Russie n’offre pas seulement des armes : elle propose un modèle politique et stratégique fondé sur la centralisation du pouvoir, la méfiance envers les institutions internationales et la substitution de la coopération multilatérale par des relations bilatérales fermées.

Pour le Mali, ce choix est lourd de conséquences. L’efficacité militaire immédiate peine à masquer les fragilités structurelles : les zones rurales demeurent instables, les groupes djihadistes se reconstituent, et la crise humanitaire persiste. La promesse d’un État souverain et fort s’entrechoque avec la réalité d’une dépendance multiforme — technologique, logistique, diplomatique et financière.

Trois ans après le départ des forces occidentales, la question reste entière : le Mali a-t-il vraiment repris son destin en main ou a-t-il simplement changé de tutelle ? Derrière le récit d’une souveraineté retrouvée se profile peut-être une autre vérité, plus dérangeante : celle d’un État qui, pour survivre, a dû confier sa sécurité — et une part de son indépendance — à un partenaire dont les intérêts dépassent largement ses frontières.

Par Kader Doumbia, à Bamako

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