Le Cameroun a investi 1 911 milliards F dans des entreprises publiques en 2024
Un rapport de la Chambre des comptes présenté à l’Assemblée nationale en juin 2026, révèle que l’État camerounais a mobilisé 1 911,3 milliards de FCFA dans le capital des entreprises publiques en 2024. En retour, il n’a encaissé que 55,85 milliards de FCFA de dividendes, soit un rendement de 2,92 %.

L’État du Cameroun a immobilisé 1 911,35 milliards de FCFA dans le capital de ses entreprises publiques et des sociétés d’économie mixte. Ces participations ne lui ont rapporté que 55,85 milliards de FCFA de dividendes au titre de l’exercice 2024, soit un rendement de 2,92 %. Ce constat ressort d’un exposé de la Chambre des comptes de la Cour suprême présenté à l’Assemblée nationale lors de la session parlementaire de juin 2026 consacrée entre autres au débat d’orientation budgétaire 2027 et au contrôle de l’action gouvernementale.
Le constat est d’autant plus frappant que ces participations couvrent des secteurs stratégiques de l’économie. L’État est présent dans l’énergie, les télécommunications, les transports, les hydrocarbures, l’agriculture, l’eau, les infrastructures, l’immobilier ou encore les services financiers.

La Chambre des comptes rappelle que ces entreprises ne poursuivent pas uniquement un objectif de rentabilité. Elles remplissent également des missions stratégiques, sociales et d’aménagement du territoire. Certaines garantissent la souveraineté économique du pays. D’autres assurent la continuité du service public ou soutiennent l’emploi. Mais cette réalité ne suffit plus à expliquer des performances financières aussi limitées.
Neuf entreprises seulement versent des dividendes
L’État contrôle directement 38 entreprises publiques. La valeur de ses participations y atteint 1 534,6 milliards de FCFA. À cela s’ajoutent 391,6 milliards de FCFA investis dans douze sociétés d’économie mixte où il détient une participation minoritaire. Au total, le portefeuille de l’État représente plus de 1 926 milliards de FCFA. À ces participations directes s’ajoutent des participations indirectes détenues notamment par la Société nationale des hydrocarbures et la Société nationale d’investissement.
Ce patrimoine constitue un actif financier majeur. En théorie, il doit produire de la valeur, renforcer le financement du budget de l’État et contribuer à la croissance économique. Dans la pratique, les résultats sont beaucoup plus modestes. Sur les 49 entreprises recensées dans le portefeuille public, seules neuf ont distribué des dividendes à l’État au titre de l’exercice 2024.
La plus forte contribution provient de la Société nationale des hydrocarbures avec 20,88 milliards de FCFA. La Banque des États de l’Afrique centrale arrive juste derrière avec 20,55 milliards. Viennent ensuite la Société Générale Cameroun, la Société commerciale de banque, Socapalm, BGFI Bank, DPDC et Aéroports du Cameroun.

L’essentiel des entreprises publiques n’a donc généré aucun revenu pour le budget de l’État. La Chambre des comptes souligne qu’avec un placement financier rémunéré au taux moyen de 6,5 %, ces mêmes ressources auraient produit environ 150 milliards de FCFA d’intérêts. Cette comparaison ne vise pas à remettre en cause le rôle économique des entreprises publiques. Elle illustre simplement le coût d’opportunité supporté par les finances publiques.
Des subventions comme mode de fonctionnement
La faible rentabilité ne peut être analysée sous le seul prisme financier. L’État actionnaire poursuit plusieurs objectifs simultanément. Il cherche à préserver le contrôle de secteurs jugés stratégiques. Il garantit également la fourniture de certains services publics. Il soutient l’emploi et accompagne parfois le développement de régions entières. La recapitalisation d’Alucam en 2023 illustre cette logique. L’opération, évaluée à 33 milliards de FCFA, visait notamment à éviter des licenciements et à préserver un site industriel majeur. Le même raisonnement s’applique à plusieurs entreprises qui assurent des missions d’intérêt général sans disposer des marges suffisantes pour dégager des bénéfices élevés. Cette double exigence, économique et sociale, limite mécaniquement la rentabilité financière du portefeuille public.

Le rapport de la Chambre des comptes camerounaise met toutefois en évidence une autre réalité. Entre 2020 et 2025, vingt-six entreprises publiques ont reçu 749,3 milliards de FCFA de subventions publiques. La SONARA concentre à elle seule 479 milliards de FCFA d’appuis. Le Port autonome de Douala suit avec 90,8 milliards. Viennent ensuite la Société immobilière du Cameroun (SIC), Camair-Co, Société nationale de transport d’électricité (Sonatrel), la Mission d’aménagement et de gestion des zones industrielles (Magzi), la CRTV, la Semry, la Cameroon Water Utilities Corporation (Camwater) et plusieurs autres entreprises.
En ajoutant ces subventions aux prises de participation, la contribution financière de l’État atteint ainsi 2 660,7 milliards de FCFA. Certaines entreprises dépendent durablement de ces transferts pour assurer leur fonctionnement courant. La Chambre des comptes cite notamment Société de presse et d’éditions du Cameroun (Sopecam), Société de Développement du Cacao (Sodecao), et l’Agence Nationale d’Appui au Développement Forestier (Anafor). Pour les magistrats financiers, cette situation rapproche davantage ces structures du statut d’établissement public que de celui d’entreprise créatrice de valeur.
Plus de 51 000 emplois directs
Les entreprises publiques jouent également un rôle important sur le marché de l’emploi. Elles totalisent 51 725 emplois directs. Elles contribuent ainsi à la réduction du chômage et soutiennent le pouvoir d’achat de milliers de ménages. Mais cette mission sociale génère parfois un coût élevé. Dans plusieurs entreprises, la masse salariale absorbe l’essentiel de la valeur ajoutée produite. Dans certains cas, elle dépasse même la richesse créée.
La Chambre des comptes relève cette situation à la Compagnie camerounaise de l’aluminium (Alucam), à Cameroon Airlines Corporation (Camair-Co), à la Cotonnière industrielle du Cameroun (Cicam), à la Mission d’aménagement et d’équipement des terrains urbains et ruraux (Maetur), à la Société d’expansion et de modernisation de la riziculture de Yagoua (Semry), à Cameroon Postal Services (Campost), à la Cameroon Radio Television (CRTV) ainsi qu’au Chantier naval et industriel du Cameroun (CNIC). Lorsque la valeur ajoutée devient négative, l’entreprise ne produit plus suffisamment de richesse pour financer durablement ses charges de personnel. Cette situation alimente les déficits et réduit la capacité à distribuer des dividendes.

Au-delà des effectifs, plusieurs entreprises souffrent d’investissements devenus obsolètes. Des équipements anciens réduisent la productivité tout en augmentant les dépenses de maintenance. Cette perte de compétitivité se traduit directement dans les résultats financiers.
L’exemple de la Cameroon Telecommunications (Camtel) est révélateur. L’entreprise publique emploie près de 4 000 salariés, contre environ 770 chez Orange Cameroun et 526 chez MTN Cameroun. Malgré cet effectif beaucoup plus important, CAMTEL a réalisé un chiffre d’affaires de 217 milliards de FCFA en 2024, contre près de 369 milliards pour Orange Cameroun et 366,6 milliards pour MTN Cameroun. Ces écarts illustrent les difficultés de productivité auxquelles plusieurs entreprises publiques restent confrontées.
Vers un État actionnaire plus exigeant
La Chambre des comptes identifie aussi plusieurs faiblesses de gouvernance. Les audits révèlent des dépassements de mandat de dirigeants, des commissaires aux comptes maintenus au-delà de la durée légale, des insuffisances du contrôle interne, l’absence de comptabilité analytique dans certaines entreprises ou encore des créances importantes sur l’État qui ne sont pas recouvrées. Ces dysfonctionnements compliquent l’évaluation des performances et réduisent l’efficacité des mécanismes de pilotage. Ils affectent également la crédibilité financière de certaines entreprises auprès des partenaires et des bailleurs de fonds.
Le rapport de la Chambre des comptes ne remet pas en cause le principe de l’intervention de l’État dans l’économie. Elle invite plutôt les pouvoirs publics à renforcer leur rôle d’actionnaire. Les magistrats financiers recommandent un suivi régulier des performances, la généralisation des contrats de performance pour les dirigeants, une meilleure maîtrise de la masse salariale, la limitation des subventions, un meilleur encadrement des recrutements et une politique d’investissement davantage orientée vers les entreprises capables de créer durablement de la valeur.
L’enjeu dépasse la seule rentabilité financière. Dans un contexte marqué par des besoins croissants de financement des infrastructures, de la santé, de l’éducation et de la protection sociale, chaque franc immobilisé dans une entreprise publique doit produire un retour économique, budgétaire ou social clairement identifiable. C’est désormais sur cette capacité à concilier intérêt général et performance économique que sera jugée l’efficacité de l’État actionnaire.
Par Fabrice PORO, à Yaoundé




Laisser un commentaire