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Le bras de fer à l’Est de la RDC s’étendra-t-il à la Francophonie ?

La Congolaise Juliana Lumumba défiera la Rwandaise Louise Mushikiwabo, candidate pour un troisième mandat à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Ce duel pourrait prolonger le bras de fer entre la RDC et le Rwanda au-delà des frontières.

La Rwandaise Louise Mushikiwabo et la Congolaise Juliana Lumumba. ©DR

Alors que le conflit armé entre la République démocratique du Congo (RDC) et le mouvement rebelle M23 continue de dévaster l’Est du pays, une bataille stratégique se joue désormais sur le plan international. En annonçant, le 27 février, la candidature de Juliana Lumumba au poste de Secrétaire générale de l’OIF, Kinshasa affirme un choix symbolique qui l’oppose non seulement à Kigali, mais aussi à d’autres États africains, dont la Mauritanie, en réflexion sur sa propre candidature. L’élection pour le mandat 2027‑2030 aura lieu lors du Sommet de la Francophonie, prévu les 15 et 16 novembre 2026 au Cambodge.

Dans l’Est congolais, Kinshasa accuse régulièrement Kigali de soutenir le M23, tandis que le Rwanda nie toute implication directe. Cette tension militaire et diplomatique nourrit désormais le duel pour la direction de l’OIF, transformant un conflit régional en enjeu multilatéral. Le poste de secrétaire général dépasse le rôle administratif : il confère un pouvoir d’influence sur la politique et la culture francophone, et par extension sur les débats africains.

La candidature de Juliana Lumumba porte également un poids symbolique fort. Fille de Patrice Lumumba, figure emblématique de l’indépendance congolaise, elle incarne une vision panafricaine et la volonté de donner une voix forte à l’Afrique au sein de l’OIF. Son affrontement avec Louise Mushikiwabo illustre le choc entre continuité institutionnelle et renouveau politique. À l’ombre de ce duel, la Mauritanie pourrait bouleverser les calculs diplomatiques et fragmenter les votes au sommet.

Un conflit armé qui alimente le contentieux diplomatique

Depuis 2021, l’Est de la RDC subit des violences persistantes. Le M23, tirant parti de faiblesses structurelles et de complicités régionales présumées, contrôle des portions stratégiques du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Les affrontements provoquent des déplacements massifs et aggravent la crise humanitaire. Dans ce contexte, Kinshasa mobilise le soutien international pour contrer l’influence rwandaise et mettre en lumière la gravité de la situation.

La rivalité militaire entre la RDC et le Rwanda s’étend désormais au terrain diplomatique. Le duel Lumumba–Mushikiwabo reflète indirectement la crise du M23. En présentant Juliana Lumumba, Kinshasa affirme sa légitimité et cherche à s’imposer dans le concert des nations francophones. L’éventuelle candidature mauritanienne compliquerait ce duel, créant un scénario à trois acteurs et obligeant chaque pays à nouer des alliances stratégiques au sein des États membres.

Ainsi, le conflit régional devient un levier diplomatique. Kinshasa et Kigali mobilisent des États africains et des puissances occidentales autour de leurs narratives respectives : la RDC mise sur une vision panafricaine et inclusive, le Rwanda sur l’expérience et la continuité institutionnelle de Mushikiwabo. La Mauritanie, en explorant la candidature, pourrait incarner une alternative neutre, forçant les blocs en présence à revoir leur stratégie et à négocier des compromis.

La Francophonie comme nouvelle arène stratégique

L’OIF dépasse le cadre culturel et linguistique : elle fédère 88 États et gouvernements et dispose d’une influence politique majeure. La direction de l’organisation offre un pouvoir de représentation et de négociation, particulièrement sur le continent africain. Ce poste devient un instrument de projection de puissance politique, et non un simple rôle administratif.

La candidature de Juliana Lumumba s’inscrit dans cette logique. Elle vise à transformer l’OIF en plateforme pour promouvoir les intérêts africains et répondre aux défis régionaux. Kinshasa cherche à contrer l’influence rwandaise et à positionner la RDC comme leader incontournable de l’espace francophone. Mushikiwabo, soutenue par Kigali et ses alliés, mise sur la continuité institutionnelle et la stabilité.

L’apparition d’une candidature mauritanienne complexifie le duel. Nouakchott pourrait jouer le rôle de médiateur et rassembler des pays désireux de dépasser les tensions RDC–Rwanda. La compétition devient alors une épreuve de diplomatie et d’alliances régionales. Les négociations préalables au sommet de Phnom Penh détermineront si la course reste un duel RDC–Rwanda ou si elle évolue en vote multipartite redistribuant les cartes au sein de l’OIF.

Du symbolisme à la realpolitik

Le choix de Lumumba n’est pas qu’un symbole : il traduit un calcul stratégique. Kinshasa entend transformer la Francophonie en contrepoids face à Kigali. La candidate congolaise incarne histoire, renouveau et ambition panafricaine, tandis que Mushikiwabo représente l’expérience et la continuité rwandaise. La Mauritanie, par sa possible candidature, ajoute une dimension stratégique supplémentaire, rendant la compétition imprévisible et exigeant des alliances tactiques complexes.

Cette situation illustre le paradoxe actuel de l’OIF : une organisation vouée à la coopération se retrouve au cœur d’un affrontement géopolitique. Le conflit de l’Est congolais trouve un prolongement diplomatique, transformant un différend militaire en enjeu multilatéral. Chaque pays doit mobiliser son réseau d’influence et consolider ses alliances avant le sommet de Phnom Penh, où le verdict final tombera.

Dans ce contexte, l’enjeu dépasse Kinshasa et Kigali. Il s’agit d’affirmer le leadership africain et de démontrer que les pays francophones pèsent dans les décisions internationales. La candidature mauritanienne pourrait offrir une alternative médiane, mais elle risque aussi de fragmenter les soutiens africains et de transformer un duel binaire en une compétition à trois acteurs, riche en négociations et tractations.

Par Inès KABASELE TSHIELA, à Kinshasa

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