Chargement en cours
Publicité

Entre Diomaye Faye et Ousmane Sonko, les Sénégalais divisés

Au Sénégal, la relation entre le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre et président du PASTEF, Ousmane Sonko, continue de cristalliser les tensions. Entre critiques, rivalités et attentes populaires, le duo au sommet du pouvoir divise profondément l’opinion publique.

Le tandem Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye à l’épreuve du pouvoir. ©DR/Montage : Les Faits D’ici

Le 3 avril 2026, à la veille de la fête de l’indépendance, la toile sénégalaise devient une caisse de résonance d’un malaise politique grandissant. Sous la publication du message vidéo à la Nation du président Bassirou Diomaye Faye diffusé sur Facebook, les internautes oscillent entre ironie, indifférence et critiques acerbes. En filigrane, une autre voix capte l’attention et cristallise les passions : celle du Premier ministre Ousmane Sonko. À travers une pluie de réactions contrastées — « Je ne savais même pas qu’il y avait un discours à la nation », « discours vide » — se dessine une forme de désengagement citoyen, voire de désillusion précoce. Elles viennent s’ajouter à la campagne de désabonnement des internautes à la page Facebook du président Diomaye Faye, fin 2025.

Dans le même temps, d’autres commentaires encensent ou déplacent la légitimité du pouvoir : « Merci beaucoup président, le père de la nation » côtoie ainsi « Merci Ousmane Sonko » ou encore « Respecter Ousmane Sonko, faiseur de rois ». Cette polarisation numérique révèle un glissement subtil du centre de gravité politique, où la figure du Premier ministre semble, aux yeux d’une partie de l’opinion, rivaliser, voire supplanter celle du chef de l’État. Cette dynamique alimente les spéculations sur une dualité au sommet de l’exécutif.

Une parole présidentielle en perte d’écho

Traditionnellement, le discours du 3 avril constitue un marqueur fort au Sénégal. Mais cette année, l’intervention de Bassirou Diomaye Faye glisse sur une partie de l’opinion, comme si le lien entre parole présidentielle et attentes populaires se distendait. Ce désintérêt s’explique. Depuis plusieurs mois, le pouvoir se fragilise : il tarde à mettre en œuvre les promesses de rupture, notamment sur la reddition des comptes de l’ancien régime de Macky Sall. Plusieurs figures visées par des accusations de mauvaise gestion restent hors d’atteinte, certaines à l’étranger, d’autres peu inquiétées.

Ce décalage, le Premier ministre lui-même l’expose publiquement. Ousmane Sonko — également président du PASTEF — dénonce un manque d’autorité et une justice qui « marque le pas ». Il signe ainsi une sortie rare, qui constitue le premier signe visible d’une fissure au sommet de l’État. En creux, il affaiblit la parole présidentielle : comment incarner la fermeté lorsque son propre chef de gouvernement en souligne les limites ?

Le contraste s’accentue à la suite d’un événement clé : le grand rassemblement du 8 novembre 2025, que le Premier ministre qualifie de « tournant ». Devant une foule acquise, il dénonce la gestion passée, évoque une dette cachée et pointe les négociations difficiles avec le FMI. Au-delà du contenu, il impose surtout un message politique clair : Ousmane Sonko s’adresse directement au peuple, comme un leader autonome. Quelques semaines plus tard, le 7 décembre 2025, lors de la Journée des martyrs à Dakar, il franchit un cap en reconnaissant publiquement ses divergences avec Bassirou Diomaye Faye. Le duo qui incarnait l’unité du « projet » expose désormais ses désaccords sur la place publique.

Deux camps, deux dynamiques

La crise dépasse désormais de simples divergences de méthode. Elle se transforme progressivement en fracture politique structurée. D’un côté, une dynamique « pro-Sonko » s’adosse au parti PASTEF, majoritaire à l’Assemblée et solidement ancrée dans l’opinion. De l’autre, le président relance la coalition « Diomaye Président » et engage une recomposition autour de sa personne. Le point de rupture le plus visible reste la nomination de Aminata Touré à la tête de cette coalition. Ancienne figure du régime de Macky Sall, elle suscite l’hostilité des partisans de Ousmane Sonko, qui y voient une provocation, voire un reniement du projet initial.

Cette décision intervient après le limogeage de Aïda Mbodj, pourtant soutenue par le camp Sonko. En quelques jours, deux visions du pouvoir s’opposent frontalement : Ousmane Sonko porte une ligne de rupture radicale, tandis que Bassirou Diomaye Faye incarne une stratégie de consolidation institutionnelle. En clôturant lui-même la dernière Assemblée générale de la coalition, le président acte cette reprise en main.

Sur les réseaux sociaux, la fracture se traduit par une radicalisation des discours : insultes, accusations de « déloyauté », et surtout un slogan détourné devenu viral : « Diomaye du Sonko » — Diomaye n’est plus Sonko. Derrière cette confrontation, deux stratégies se dessinent clairement. Bassirou Diomaye Faye privilégie une approche graduelle : il cherche à préserver la stabilité, maintenir le dialogue institutionnel et éviter les secousses dans un contexte économique fragile. À l’inverse, Ousmane Sonko incarne une ligne de rupture assumée : il accélère les poursuites judiciaires, rejette les figures de l’ancien système et appelle à une refondation profonde de l’État. Le pouvoir donne ainsi le sentiment d’hésiter entre réforme progressive et rupture radicale. Résultat : une partie de l’opinion doute, une autre se radicalise.

Le spectre d’un divorce politique

L’histoire politique du Sénégal rappelle que les duos au sommet résistent rarement aux ambitions et aux divergences. L’ombre du précédent entre Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia plane dans les analyses. Aujourd’hui, le risque d’un divorce entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko cesse d’être tabou. Certes, des médiations existent, mais les deux camps se renforcent parallèlement. Le congrès annoncé du PASTEF s’inscrit dans cette logique de structuration autonome. En cas de rupture, les conséquences seraient majeures : une coalition présidentielle affaiblie sans base populaire solide ; un Premier ministre disposant d’une majorité parlementaire et d’un fort ancrage populaire ; une paralysie potentielle des réformes à trois ans de la présidentielle de 2029.

Déjà, certains militants projettent ouvertement une candidature de Ousmane Sonko en 2029, accentuant la pression sur le chef de l’État. Au fond, la division actuelle reflète une tension plus profonde : celle entre l’espoir immense né de l’alternance de 2024 et la réalité d’un exercice du pouvoir plus complexe que prévu. Les Sénégalais attendent des résultats : justice, amélioration des conditions de vie, refondation des institutions. Face à ces attentes, les querelles au sommet apparaissent comme un luxe dangereux.

L’indifférence exprimée dans les commentaires — « je ne l’ai pas suivi », « ça ne m’intéresse pas » — constitue peut-être le signal le plus inquiétant. Elle traduit une fatigue démocratique naissante. Le tandem Diomaye–Sonko a porté une promesse historique : rompre avec un système et ouvrir un nouveau cycle politique. Aujourd’hui, cette promesse se heurte à ses propres contradictions. Entre légitimité institutionnelle et légitimité populaire, entre prudence et radicalité, le pouvoir sénégalais avance sur une ligne de crête.

Par Pape MADIAKHATE, à Dakar

Laisser un commentaire