En RDC, Félix Tshisekedi et l’équation d’un troisième mandat
En ouvrant ce 6 mai 2026 la porte à un possible troisième mandat en 2028, le président Félix Tshisekedi a rallumé une vieille étincelle politique en République démocratique du Congo (RDC), où la Constitution et les ambitions du pouvoir semblent de nouveau entrer en collision.

En République démocratique du Congo (RDC), la déclaration du président Félix Tshisekedi sur un éventuel troisième mandat a provoqué un séisme politique. Le 6 mai 2026, le chef de l’État a ouvertement affirmé qu’il accepterait de se maintenir au pouvoir au-delà de 2028 « si le peuple le souhaite », ravivant immédiatement les débats sur la Constitution et sur l’avenir démocratique du pays. « Je n’ai pas sollicité de troisième mandat, mais je vous le dis : si le peuple souhaite que j’aie un troisième mandat, j’accepterai », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse à Kinshasa, ajoutant que toute évolution institutionnelle passerait par un référendum. Une sortie politique soigneusement calibrée, mais qui marque une rupture nette avec le discours traditionnel de respect strict de la limitation à deux mandats.
Au pouvoir depuis 2019 et réélu en 2023, Félix Tshisekedi est censé quitter la magistrature suprême en 2028, conformément à l’article 220 de la Constitution qui verrouille toute modification de la durée et du nombre de mandats présidentiels. Pourtant, dans l’entourage du pouvoir, les signaux d’une révision constitutionnelle se multiplient. Le président lui-même a tenté de justifier cette ouverture. « Pour moi, si changement, révision ou tout ce qu’il y a doit se faire, ce ne sera jamais sans consulter la population », a-t-il insisté, évoquant la voie référendaire comme unique mécanisme de légitimation. Mais cette séquence politique a immédiatement déclenché une vague de contestations dans l’opposition et la société civile.
L’opposition debout contre une « dérive »
À Kinshasa, les réactions ont été rapides et virulentes. L’opposant et ancien ministre Delly Sesanga dénonce une stratégie désormais assumée : « Les masques sont tombés. Le président manœuvre à découvert pour un troisième mandat par plébiscite », a-t-il déclaré, appelant les forces démocratiques à « faire obstacle à cette dérive ». Depuis l’exil, Claudel-André Lubaya adopte une lecture juridique plus radicale encore. Il invoque l’article 220 de la Constitution et estime que toute tentative de révision visant à contourner la limitation des mandats relève d’une « duperie politique », incompatible avec l’esprit de la loi fondamentale.
Dans le même registre, Francine Muyumba, ancienne sénatrice et figure du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD) de l’ancien président Joseph Kabila, tranche sans nuance : « Félix Tshisekedi n’aura pas de troisième mandat. » Elle annonce une mobilisation pour empêcher toute tentative de confiscation du pouvoir. Le mouvement citoyen La Lucha, qui avait joué un rôle majeur contre le maintien au pouvoir de Joseph Kabila entre 2016 et 2018, met lui aussi en garde contre une incohérence majeure : « Si l’on ne peut pas organiser les élections au Nord-Kivu et au Sud-Kivu à cause de la guerre, comment organiser un référendum dans ces mêmes provinces ? », interroge-t-il.
Le référendum comme outil de légitimation
Car c’est bien la stratégie référendaire qui cristallise les inquiétudes. Pour le pouvoir, elle serait l’expression directe de la souveraineté populaire. Pour l’opposition, elle pourrait devenir un instrument de contournement des garde-fous constitutionnels. « Qu’est-ce qui nous interdit de nous pencher dessus ? », a lancé Félix Tshisekedi, estimant que la réflexion sur la Constitution ne devait pas être automatiquement associée à la question du troisième mandat. Mais pour ses détracteurs, la logique est déjà enclenchée. Depuis 2024, plusieurs cadres de la majorité évoquent la nécessité d’« adapter » la Constitution aux réalités du pays, notamment face aux défis sécuritaires et institutionnels.
Dans cette équation politique complexe, la crise sécuritaire dans l’Est joue un rôle central. Le président congolais a averti que les élections prévues en 2028 pourraient être compromises si le conflit avec le groupe armé AFC/M23, soutenu selon Kinshasa par le Rwanda, persistait.
« Si on ne peut pas terminer cette guerre, malheureusement, on ne pourra pas organiser les élections en 2028 », a-t-il affirmé, évoquant une situation d’occupation de certaines zones stratégiques.
Une position qui suscite des inquiétudes, tant la RDC garde encore en mémoire les crises politiques liées au report des élections sous Joseph Kabila en 2016.
La société civile et des acteurs clés en alerte
Si les premières réactions ont été immédiates, plusieurs acteurs majeurs restent prudents. La Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), qui avait déjà mis en garde contre toute tentative de révision de l’article 220, est en concertation. Une prise de position officielle est attendue. De même, Martin Fayulu, deux fois candidat à la présidentielle, doit s’exprimer prochainement, tandis que Moïse Katumbi prépare encore sa réponse politique. Cette réserve traduit l’importance stratégique du moment dans un paysage politique encore fragmenté.
Au-delà de la controverse sur un éventuel troisième mandat, c’est l’équilibre institutionnel de la RDC qui se trouve de nouveau interrogé. Le président défend son bilan et affirme vouloir « servir son pays », tout en mettant en avant un partenariat stratégique avec les États-Unis autour des minerais critiques et des réformes institutionnelles. Mais pour ses opposants, cette dynamique pourrait ouvrir la voie à une reconfiguration profonde du pouvoir exécutif, dans un pays où chaque modification constitutionnelle a historiquement ravivé les tensions politiques.
Dans un climat marqué par la guerre, les rivalités géopolitiques et la fragilité des institutions, la question du troisième mandat de Félix Tshisekedi dépasse désormais le cadre juridique. Elle s’impose comme un test majeur pour la stabilité démocratique de la République démocratique du Congo.
Par Inès KABASELE TSHIELA, à Kinshasa




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