L’Afrique des éternels présidents
Il faut appeler les choses par leur nom. Ce que le président de la République démocratique du Congo (RDC), Félix Tshisekedi, a fait le 6 mai 2026 à Kinshasa n’est pas une réponse anodine à une question de journaliste. C’est un signal politique délibéré, calculé, adressé à une opinion qu’on prépare doucement à l’idée qu’il pourrait rester. « Je n’ai pas sollicité le troisième mandat, mais si le peuple veut que j’en aie un, j’accepterai. » Traduction sans filtre : la porte est ouverte. Entrez. Nous la refermons ici, éditoralement et sans ambiguïté : ce projet, s’il venait à se concrétiser, serait une faute grave. Contre la RDC. Contre ses institutions. Et contre un continent africain qui n’a pas besoin d’un exemple de plus allant dans ce sens. Et si l’on s’en tient aux manifestations de rue, le troisième mandat des présidents en Afrique est loin de faire l’unanimité.

Regardons les faits sans détour. Paul Biya dirige le Cameroun depuis 1982 — quarante-quatre ans. Denis Sassou-Nguesso s’accroche au Congo-Brazzaville depuis 1979, avec une parenthèse de dix ans, revenu au pouvoir par les armes en 1997. Yoweri Museveni règne sur l’Ouganda depuis 1986, après avoir supprimé la limite des mandats en 2005, puis la limite d’âge en 2017. Faustin-Archange Touadéra, en Centrafrique, a fait modifier la Constitution qui interdisait pourtant explicitement qu’on y touche.
Paul Kagame au Rwanda, Alpha Condé a essayé en Guinée (avant d’être chassé par l’armée), Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire — tous ont utilisé le même mécanisme : un référendum, une nouvelle constitution, un compteur remis à zéro. Ce n’est pas de la politique comparée. C’est un système. Un système rôdé, exportable, et visiblement contagieux.
La volonté du peuple ne s’invoque pas
Le recours à la « volonté populaire » pour justifier un troisième mandat est peut-être l’argument le plus pernicieux qui soit. Non parce qu’il est faux en apparence — les sondages peuvent effectivement montrer un soutien — mais parce qu’il inverse la logique démocratique. Dans une démocratie digne de ce nom, la volonté du peuple s’exprime dans le cadre des règles que ce même peuple s’est données. La Constitution congolaise limite les mandats. C’est le peuple qui l’a voulue ainsi. Prétendre que ce même peuple peut, sur un coup de sonde ou un référendum orchestré, effacer cette règle fondamentale, c’est faire dire à la démocratie exactement le contraire de ce qu’elle signifie.
L’article 220 de la Constitution congolaise n’est pas une contrainte bureaucratique. C’est une cicatrice. Celle d’un pays qui a subi Mobutu pendant trente-deux ans, les Kabila pendant vingt ans, et qui a gravé dans le marbre de sa loi fondamentale que jamais plus un seul homme ne s’approprierait indéfiniment le destin de 100 millions de personnes. Toucher à cet article, c’est cracher sur cette mémoire.
Tshisekedi a également conditionné la tenue des élections de 2028 à la situation sécuritaire dans l’est du pays. La guerre dans les Kivu est réelle, les souffrances des populations sont indéniables, et nul ne saurait y être indifférent. Mais ce couplage entre agenda sécuritaire et calendrier électoral est précisément le même que celui qu’ont utilisé Museveni face à l’ADF-Nalu, Touadéra face aux groupes armés centrafricains, Sassou-Nguesso face aux tensions au Pool. La crise sert la démocratie quand on la résout. Elle la trahit quand on l’utilise pour la suspendre.
Ce que nous refusons de normaliser
Les Faits D’ici n’est pas un organe de propagande, ni pour un camp ni pour un autre. Mais nous pensons que ce qui se dessine à Kinshasa ressemble trait pour trait à ce que nous avons vu à Yaoundé, à Brazzaville, à Kampala, à Bangui… Et dans chacun de ces cas, nous avons collectivement regardé faire, sans assez élever la voix, jusqu’à ce que le fait accompli rende toute protestation dérisoire. L’Afrique centrale (aussi) mérite des alternances. Elle mérite des institutions plus fortes que les hommes qui les dirigent. Elle mérite que ses constitutions soient des socles, pas des obstacles à contourner selon les humeurs du pouvoir.
Félix Tshisekedi a encore le choix. Celui de clore définitivement ce débat, de réaffirmer qu’il respectera la Constitution, et d’entrer dans l’histoire comme le président qui aura résisté à la tentation là où tant d’autres ont cédé. Ce serait, pour lui, une victoire autrement plus grande que n’importe quel troisième mandat.
Mais si ce choix n’est pas fait, ce sera à la société civile congolaise, à l’opposition, aux citoyens — et aux médias — de dire non. Clairement. Fermement. Avant qu’il ne soit trop tard. L’Afrique a assez de présidents qui ne partent jamais. Elle n’a pas besoin d’un de plus.
Par la Rédaction




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