Cameroun : qui sera le vice-président et héritier du pouvoir ?
Depuis le 2 avril, le Parlement camerounais, réuni en Congrès à Yaoundé, examine une révision constitutionnelle aux enjeux décisifs. Au cœur du texte porté par le président Paul Biya, la création d’un poste de vice-président relance une question centrale : qui sera demain le numéro deux… et potentiellement l’héritier du pouvoir et du jeu des équilibres ?

La défense du projet de révision constitutionnelle qui a débuté le 2 avril 2026, peu après l’ouverture de la plénière, par le ministre d’État, garde des Sceaux, Laurent Esso, n’est pas un détail. Figure centrale de l’appareil judiciaire, réputé pour sa rigueur mais aussi pour ses prises de position tranchées au sommet de l’État, il incarne une certaine ligne au sein du régime. Sa présence en première ligne devant la Commission spéciale des lois intervient dans un contexte marqué par des rivalités internes, notamment avec Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence, considéré comme l’un des hommes les plus influents du sérail.
Cette séquence parlementaire dépasse ainsi le simple exercice législatif. Elle met en lumière les dynamiques de pouvoir qui structurent l’exécutif camerounais, où les équilibres sont souvent subtils et mouvants. La création d’un poste de vice-président, loin d’être anodine, pourrait rebattre les cartes entre ces différents pôles d’influence. En introduisant un acteur supplémentaire au sommet de l’État, le texte ouvre la voie à une recomposition des alliances et des rapports de force.
Dans ce jeu feutré, chaque détail compte : qui porte la réforme, qui la défend, et surtout qui pourrait en bénéficier. Car au Cameroun, les évolutions institutionnelles sont rarement déconnectées des enjeux de pouvoir. Cette réforme s’inscrit dans une logique plus large, où la maîtrise de la succession et la stabilité du régime apparaissent en toile de fond.
Une nouvelle architecture exécutive
Avec l’introduction d’un vice-président, le projet de révision constitutionnelle propose une reconfiguration inédite de l’exécutif camerounais. Jusqu’ici, le Premier ministre — actuellement Joseph Dion Ngute — occupait la position de collaborateur principal du chef de l’État, sans pour autant disposer d’un pouvoir autonome significatif. L’arrivée d’un vice-président, placé potentiellement au-dessus de cette fonction dans l’ordre protocolaire et institutionnel, vient bouleverser cet équilibre.
Dans la configuration envisagée, le vice-président supplée le président en cas d’empêchement ou de vacance du pouvoir. Cette disposition lui confère un rôle stratégique, surtout dans un contexte où l’on évoque régulièrement la continuité de l’État. Toutefois, sa nomination par le président, sans légitimité électorale directe, soulève des questions sur sa représentativité et renforce la concentration du pouvoir exécutif.
Les critiques de l’opposition, portées notamment par les députés Cabral Libii du Parti camerounais pour la Réconciliation nationale et le Social Democratic Front de Joshua Osih, mettent en avant le risque d’un renforcement du présidentialisme. Selon eux, cette réforme ne crée pas de véritables contre-pouvoirs, mais consolide un système déjà fortement centralisé.
En filigrane, c’est la question de l’équilibre institutionnel qui se pose : la vice-présidence sera-t-elle un instrument de stabilité ou un simple prolongement de l’autorité présidentielle ? La réponse dépendra autant du texte final que de son application politique.
Qui pour occuper la vice-présidence ?
À peine évoquée, la fonction de vice-président alimente déjà les spéculations. Dans les cercles politiques comme dans l’opinion, les noms circulent, révélant les lignes de fracture et les logiques à l’œuvre au sein du pouvoir. Une première hypothèse privilégie la continuité du système, avec la désignation d’une personnalité issue du premier cercle présidentiel. Dans cette optique, les observateurs citent régulièrement des figures comme Franck Biya, fils de Paul Biya ; Ferdinand Ngoh Ngoh, actuel secrétaire général de la présidence de la République ; ou encore René Emmanuel Sadi, ministre de la Communication longtemps annoncé comme dauphin.
Cette lecture s’appuie sur une réalité bien ancrée : le poids des réseaux et des proximités dans la prise de décision au sommet de l’État. L’influence supposée de Chantal Biya et de certains cercles régionaux, notamment dans le Sud ou l’axe Haute-Sanaga–Est, renforce cette hypothèse d’un choix orienté vers la continuité.
À l’inverse, une autre grille d’analyse met en avant la nécessité d’un équilibre national. Dans un pays marqué par des tensions entre régions francophones et anglophones, certains estiment que les autorités pourraient confier la vice-présidence à une personnalité anglophone. Des noms comme Joseph Dion Ngute, les anciens Premiers ministres Philemon Yang ou Peter Mafany Musonge reviennent ainsi avec insistance. Ces spéculations traduisent une réalité : au-delà des profils, c’est un choix politique majeur qui se dessine, entre logique de continuité et impératif d’équilibre.
L’incertitude, marque de fabrique de Biya
Malgré l’abondance des analyses et des scénarios, une constante demeure : l’imprévisibilité du président Paul Biya. Depuis plusieurs décennies, le chef de l’État a construit sa longévité politique sur une capacité à déjouer les attentes, à surprendre aussi bien ses adversaires que ses alliés. Les nominations aux postes stratégiques, souvent décidées dans la plus grande discrétion, échappent généralement aux pronostics.
Dans ce contexte, les débats actuels autour de la vice-présidence pourraient bien être pris de court par une décision inattendue. Certains observateurs rappellent que les précédentes grandes décisions politiques — remaniements, désignations, arbitrages internes — ont rarement suivi les scénarios les plus évoqués dans l’espace public.
Cette incertitude alimente à la fois les spéculations et les inquiétudes. Car au-delà des noms, c’est la finalité même de la réforme qui interroge. S’agit-il de préparer une transition maîtrisée ? De consolider le pouvoir en place ? Ou de répondre à une exigence de modernisation institutionnelle ?
Dans tous les cas, la création de la vice-présidence apparaît comme un tournant potentiel. Mais comme souvent au Cameroun, c’est moins le texte que son interprétation et son usage politique qui en détermineront la portée réelle. Entre stratégie, secret et calcul, le dernier mot reviendra, une fois encore, au sommet de l’État.
Par Jean Daniel MVONDO, à Yaoundé




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