Chargement en cours
Publicité

Cameroun : portrait-robot du président que le pays attend

Alors que les résultats du scrutin présidentiel de ce 12 octobre sont attendus d’ici quinze jours, le Cameroun retient son souffle. Au-delà des urnes, c’est une question plus profonde qui se pose : quel président faut-il pour remettre le pays en mouvement ?

Une vue de la ville de Yaoundé au Cameroun. ©DR

Les Camerounais sont aux urnes ce 12 octobre pour choisir un nouveau président. Un rendez-vous historique, peut-être décisif. Après quarante-trois ans de règne, Paul Biya, 92 ans, sollicite un huitième mandat. Un record, un symbole, et pour beaucoup, une épreuve de trop. Face à lui, onze challengers — parmi lesquels deux de ses anciens ministres — s’efforcent de porter une alternative dans un paysage politique verrouillé, usé par les routines du pouvoir et les illusions du changement. Dans les rues, l’ambiance oscille entre résignation et impatience. Les slogans de campagne peinent à masquer la lassitude d’un électorat fatigué par la stagnation, le chômage, la vie chère, la corruption, et les promesses sans lendemain. Les jeunes, nombreux, expriment un scepticisme mêlé de lucidité : ils ont grandi dans la crise, entre délestages et débrouille, et n’attendent plus des discours, mais des résultats.

Le pays, lui, s’essouffle. Son taux de croissance ne suit plus la cadence régionale, son industrie se délite, son système éducatif craque. Pendant que la Côte d’Ivoire industrialise, que le Sénégal digitalise, le Cameroun semble figé dans une transition sans fin. Les inégalités s’élargissent, les infrastructures vieillissent, et la pauvreté regagne du terrain. La Banque mondiale parle de « potentiel sous-exploité ». La Banque africaine de développement (BAD) évoque « une économie à la croisée des chemins ». Et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) rappelle que l’indice de développement humain stagne depuis dix ans.

Plus que jamais, le pays doit repenser son destin. Sortir des cycles d’annonces sans effets, remettre la politique au service du développement, et redonner confiance à une société qui doute. L’enjeu de cette élection dépasse les hommes : il s’agit de savoir si le Cameroun peut encore se réinventer. Et pour cela, il lui faut un président à la hauteur de ses urgences. Cameroun : portrait-robot du président que le pays attend…

Un capitaine lucide

Les rapports récents montrent des signaux clairs : une économie qui peine à accélérer, des comptes publics sous pression, des inégalités persistantes — voire croissantes —, un capital humain mis à mal, des conflits internes qui sapent la cohésion sociale. La Banque mondiale, dans sa Cameroon Economic Update 2025 baptisée “Cameroon’s Green Gold: Unlocking the Value of Forests and Natural Capital”, fait état d’une croissance de 3,5 % en 2024 (contre 3,2 % en 2023), ce qui reste faible pour rattraper le retard après des chocs économiques externes. De plus, selon cette même étude, la dette publique globale du Cameroun frôle déjà les 46,8 % du PIB en 2024, avec une dette extérieure représentant une large part, ce qui expose fortement l’économie aux tensions de liquidité et aux risques d’endettement.

Sur le plan social, l’Institut national de la Statistique (INS), via l’ECAM-5 (la cinquième enquête auprès des ménages), révèle qu’en 2022 environ 37,7 % de la population vit sous le seuil national de pauvreté, fixé à 813 FCFA par personne et par jour. Cela représente un peu plus de 10 millions de Camerounais dans la pauvreté. Parallèlement, des travaux universitaires pointent la détérioration du capital humain, notamment dans les zones anglophones. Par exemple, une étude (Galindo-Silva & Tchuente, 2023) montre qu’à cause du conflit anglophone, les performances en lecture et en mathématiques des élèves baissent, l’absentéisme des enseignants augmente, et l’accès à l’électricité dans les écoles est moins fiable. Ces perturbations affectent durablement la formation des nouvelles générations.

Les services publics ne tiennent plus leur promesse dans de nombreuses régions, les infrastructures vieillissantes, l’accès à l’eau potable ou à l’assainissement demeurant très inégal selon les régions. Les conflits dans les régions du Nord-Ouest, du Sud-Ouest, et dans l’Extrême-Nord, les chocs climatiques (inondations, sécheresses) aggravent les fragilités.

Un bâtisseur

Le Cameroun ne manque ni de ressources, ni de talents, mais d’un modèle de création de valeur cohérent. Selon le Rapport 2024 de la BAD, l’économie camerounaise reste « insuffisamment diversifiée et peu compétitive », avec une croissance « tirée par la dépense publique plutôt que par l’investissement privé ». La leçon est claire : il faut miser sur l’agro-industrie, l’énergie, le numérique et la transformation locale des matières premières. La BAD estime que l’agriculture emploie plus de 60 % de la population active mais ne génère qu’un quart du PIB, faute d’industrialisation et de logistique adaptée. La Banque mondiale, dans son Cameroon Economic Update (juillet 2025), plaide pour « une politique plus volontariste en faveur du secteur privé et des investissements structurants dans les corridors de croissance ». Le Fonds monétaire mondial (FMI), de son côté, alerte sur « la faible productivité et la lourdeur du climat des affaires », qui freinent la compétitivité du pays.

Libérer le potentiel des territoires, encourager les filières locales, renforcer l’accès au financement, attirer les capitaux tout en soutenant l’entrepreneuriat national : voilà la tâche. Le président idéal devra comprendre que bâtir des richesses, c’est d’abord créer un cadre stable, prévisible et juste. Mais bâtir suppose aussi de réparer la confiance : celle des investisseurs, des citoyens, des jeunes qui n’y croient plus. Or la confiance est aujourd’hui le bien le plus rare. Selon le Trust Index 2024 de l’Afrobarometer, près de 70 % des Camerounais estiment que « les institutions publiques ne fonctionnent pas pour l’intérêt général ».

Pour y remédier, il faudra une fiscalité équitable, un État plus agile, une administration qui facilite au lieu de freiner. Le rapport Doing Business in Africa de la Banque mondiale (édition 2025) rappelle que créer une entreprise au Cameroun prend encore deux fois plus de temps que la moyenne régionale, et que le pays reste classé parmi les moins performants du continent en matière de gouvernance numérique.

Un humaniste

Le futur président devra investir dans l’école, la santé, la formation professionnelle, la protection sociale. La pandémie de COVID-19 a révélé les failles — manques de personnels qualifiés, insuffisance de matériel, faibles capacités de riposte — mais aussi la résilience du système de santé, quand les personnels, les communautés, les ONG et les partenaires internationaux ont fait front. C’est sur cette expérience collective qu’il faut reconstruire. Avec une population très jeune — près de 37 % des Camerounais ont entre 15 et 35 ans, selon le rapport du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) sur le Cameroun 2025, pour une population totale estimée à environ 29,8 millions — l’enjeu est double : non seulement instruire et former ces jeunes, mais aussi créer les débouchés dignes. Ce ne sont pas des « jeunes à occuper » mais des forces vives dont le pays doit tirer avantage.

Sur le plan de l’éducation, les progrès sont visibles mais insuffisants. Le taux net de scolarisation au primaire a atteint près de 93 % en 2017, mais les disparités persistent, surtout dans les zones rurales et les régions affectées par les conflits. Le taux de scolarisation au secondaire reste lui nettement plus bas — seulement environ 46 % en 2016 selon la Banque mondiale pour le secondaire. De même, le nombre d’élèves en primaire dépasse les 5 millions en 2023, ce qui montre l’importance mais aussi la pression énorme sur les infrastructures et l’encadrement. Dans le secteur de la santé, les failles sont apparues crûment pendant la pandémie de COVID-19.

L’homme ou la femme idéal sera celui ou celle qui fera du capital humain non pas un discours, mais une priorité budgétaire : allouer davantage de ressources à l’éducation — non seulement pour construire des écoles, mais pour former des enseignants, réduire les effectifs par classe, garantir les fournitures, mais aussi pour la formation technique et professionnelle.

Un rassembleur

Le Cameroun a besoin d’un président qui réconcilie. Pas un gestionnaire de crises, mais un bâtisseur de nation. Le pays reste divisé, usé par la crise anglophone, les inégalités territoriales et la lassitude politique. Selon International Crisis Group, plus de 6000 personnes ont perdu la vie depuis le début du conflit dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, et près de 700 000 Camerounais ont été déplacés. Les tensions identitaires persistent dans le Grand Nord, le déséquilibre économique se creuse entre les métropoles et les périphéries, et le sentiment d’exclusion nourrit une colère silencieuse. Ce lien ne se restaure pas par la force, mais par la confiance. La Banque mondiale insiste sur la nécessité d’un « dialogue inclusif, soutenu et crédible » pour consolider la paix et restaurer la cohésion nationale.

Le futur ou la future président(e) idéal(e) devra l’incarner. Il devra être courageux — pas dans les discours, mais dans les actes : dire non à la corruption, non à la confiscation du pouvoir, non à la peur. Et dire oui à la justice, à la décentralisation réelle, au dialogue franc avec toutes les forces vives du pays. Car Transparency International classe encore le Cameroun parmi les États les plus corrompus du continent (142ᵉ sur 180 selon l’indice 2024), preuve que la bataille pour l’intégrité reste à mener. Ce président devra gouverner avec transparence, s’entourer de compétences et non de fidélités, rendre des comptes, écouter les contre-pouvoirs. Il devra oser réformer un État lourd, centralisé, souvent autoréférentiel, et en faire une administration au service du citoyen.

Parce qu’au fond, le Cameroun n’a pas besoin d’un roi, mais d’un serviteur. D’un président qui parle peu de lui et beaucoup du pays. D’un dirigeant qui comprend qu’un mandat n’est pas un privilège, mais une mission. Le futur chef de l’État ne sera pas jugé sur la durée de son règne, mais sur la trace qu’il laissera dans la vie des Camerounais — dans la justice qu’il aura rendue, la parole qu’il aura tenue, et l’unité qu’il aura su rebâtir.

Mahamat Ben Abdel, à Yaoundé

Laisser un commentaire