Au Cameroun, Lisette Tame accélère la transformation agricole
À Bandenkop, dans l’Ouest du Cameroun, l’ouverture de l’usine Denky illustre la montée en puissance d’un acteur privé engagé dans la transformation locale des matières premières agricoles. En diversifiant ses investissements après le cacao, Metal Invest entend accompagner la politique nationale d’import-substitution tout en s’appuyant sur une histoire familiale intimement liée à l’industrialisation du pays.

Il pleut sur Bandenkop au Cameroun en ce vendredi de juin 2026. Il est un peu plus de 11 heures. Sous cette pluie fine, deux ministres arrivent pour couper un ruban. Rien, dans le décor, ne rappelle qu’ici même, trente-quatre ans plus tôt, son père avait nourri cette ambition. Lisette Tame Soumedjoung, elle, le sait. Elle inaugure ce jour-là Denky, sa troisième usine de transformation agroalimentaire, en présence du ministre du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana, du ministre de l’Agriculture et du Développement rural, Gabriel Mbairobe. Sa voix reste ferme lorsqu’elle prend la parole. « Le Cameroun est le pays de mes ancêtres. C’est l’héritage que mes parents m’ont légué », lance-t-elle devant la population de la commune de Bangou.
La phrase pourrait passer pour une formule protocolaire. Elle ne l’est pas. Bandenkop, dans le département des Hauts-Plateaux, commune de Bangou, région de l’Ouest, est le village natal de son père. Par cet investissement, Lisette Tame Soumedjoung s’inscrit dans la politique camerounaise d’import-substitution, qui vise à remplacer les produits importés par une production locale afin de réduire la dépendance extérieure et d’accélérer l’industrialisation. « Vous doutez bien que nous sommes désormais familiers de ce type de cérémonie. Mais vous pouvez aussi imaginer l’émotion qui est la mienne de concrétiser cette réalisation sur la terre de mes ancêtres », confie-t-elle.
Une terre qui porte une mémoire
Bâtie sur trois hectares concédés par l’État, l’usine Denky transformera du maïs, des pommes de terre, des mangues, des ananas et des papayes. Sa capacité annuelle atteindra 5 200 tonnes. Elle devrait générer des centaines d’emplois directs et indirects dans cette région rurale de l’Ouest camerounais. Le ministre du Commerce salue un modèle qu’il oppose aux grands projets industriels classiques. Selon lui, le développement industriel passe davantage par des unités de taille modeste implantées dans les terroirs que par des mégaprojets. Il estime également que le « Made in Cameroon » ne pourra s’imposer qu’à travers des réalisations de la qualité de celles de Metal Invest.
Ce que la cérémonie officielle ne raconte pas, c’est l’histoire de l’homme auquel ce projet est intimement lié. Henri Tame Soumedjong naît à Bandenkop le 18 mars 1936. Fils de David Soumedjong, prince à la cour royale de Bandenkop, il poursuit ses études en Allemagne, où il obtient un diplôme d’ingénieur en biochimie alimentaire à la Fachhochschule de Berlin. Cette formation lui permet d’acquérir une solide maîtrise des procédés de transformation agroalimentaire et pose les fondements de son futur parcours d’industriel.
Un bâtisseur de l’industrie camerounaise
De retour sur le continent, Henri Tame Soumedjong exerce plusieurs responsabilités avant de se lancer dans l’entrepreneuriat. Il travaille notamment comme contrôleur qualité chez Unilever à Amsterdam, puis devient sous-directeur commercial dans une entreprise d’argiles à Yaoundé. Il dirige ensuite Mini Cap Frites avant de prendre les rênes de la Société des Vivres Frais.
À la fin des années 1970 et au début des années 1980, il multiplie les initiatives entrepreneuriales. Il crée successivement la Boulangerie de Bastos, Camyaourt, le glacier Dolce & Freddo et Helepac, une entreprise spécialisée dans les emballages plastiques. Chacun de ces projets traduit la même ambition, développer une industrie locale capable de transformer les matières premières et de réduire la dépendance du Cameroun aux produits importés.
En 1986, il franchit une nouvelle étape avec la création de la Société africaine des produits laitiers (Saplait). Son pari est alors audacieux. Il consiste à transformer localement le lait en poudre importé afin de produire des yaourts, du beurre et des fromages fabriqués au Cameroun, à une époque où le pays dépend largement des importations de produits laitiers transformés. L’entreprise connaît une forte croissance, emploie jusqu’à 500 personnes et s’impose comme l’une des principales réussites industrielles de la région de l’Ouest.
La fille reprend le fil sans l’héritage
Lisette Claudia Tame revendique une filiation fondée sur l’inspiration plutôt que sur le patrimoine. « Je suis la fille d’un industriel. Mon père était l’un des premiers agro-industriels au Cameroun dans le secteur laitier. J’ai grandi parmi les machines et j’ai découvert en moi la même passion, la même vocation que mes parents », explique-t-elle.

Formée à la transformation du cacao dans le secteur de la chocolaterie à l’étranger, elle choisit pourtant de repartir de zéro. En juin 2025, quelques semaines après l’inauguration de son usine de Mbankomo, elle l’affirme sans détour. « Ce projet n’est pas un héritage familial ni une entreprise familiale. Nous sommes partis de zéro. J’ai commencé par importer des produits de chocolat de toutes sortes pendant quatre ou cinq ans. Cette activité m’a permis de bien connaître le marché », précise-t-elle.
Cette étude de marché débouche sur la création d’Africa Processing Company SA, lancée à la fin de l’année 2020, formalisée en janvier 2021 et installée à Mbankomo depuis mai 2024. Le choix de ce site répond à une logique industrielle. L’entreprise est implantée dans la région du Centre, qui concentre entre 51 % et 54 % de la production nationale de cacao. Elle bénéficie également d’un accès direct à Douala, à Yaoundé ainsi qu’aux ports de Douala et de Kribi.
Exporter tout en produisant au Cameroun
Au début de l’aventure, l’entrepreneure ne dissimule pas les difficultés rencontrées. « Nous sommes partis sans aucun appui financier. Il a fallu réunir les ressources matérielles et financières nous-mêmes, en nous appuyant sur notre activité. Le fait d’avoir travaillé longtemps à l’étranger nous avait donné des opportunités d’affaires, des clients qui ont cru en nous alors que nous étions tout petits. Il y a eu des difficultés financières et matérielles, logiquement, et des difficultés liées au capital humain. Ces métiers de l’industrie ne sont pas courants. Il n’y a pas d’école qui y forme. Il nous faut nous-mêmes former le personnel », raconte-t-elle en 2025, le regard posé sur la photo de son père accrochée au mur de son bureau et un sourire d’accomplissement aux lèvres.
En 2025, l’entreprise revendique une capacité installée de 4 000 tonnes de broyage de fèves et de 4 000 tonnes supplémentaires de produits finis, soit une capacité totale de 8 000 tonnes réparties entre une quinzaine de produits. Elle affirme être la seule entreprise camerounaise à proposer simultanément des produits de première transformation destinés à l’industrie et des produits finis destinés à la consommation. Entre 90 % et 95 % de cette production est exportée vers l’Asie, l’Europe et le Maghreb, tandis qu’une ouverture vers le Moyen-Orient est en préparation. Un laboratoire interne, une certification Anor et un médecin du travail assurent le contrôle du processus de fabrication.
Une industrialisation portée par une ambition nationale
Le 28 novembre 2025, à Dimako, dans la région de l’Est, le ministre du Commerce inaugure une deuxième usine du groupe, baptisée Ca’Oly. Sa capacité annuelle atteint 9 000 tonnes de cacao broyé, dont 6 000 tonnes de beurre, de pâte et de tourteaux de cacao. Cette installation contribue à réduire les exportations de fèves brutes, une pratique qui prive l’économie nationale d’une part importante de la valeur ajoutée générée par le cacao.
Sur le soutien de l’État, l’entrepreneure ne nourrit aucune illusion. « Nous avons demandé une subvention que nous n’avons pas obtenue, et un agrément pour importer notre matériel que nous n’avons pas non plus reçu. La seule chose que nous avons demandée et obtenue, c’est la concession de ce terrain », résume-t-elle, tout en saluant l’accompagnement technique de l’Office national du cacao et du café ainsi que du Conseil interprofessionnel du cacao et du café. Avec Denky, elle élargit son empreinte industrielle au-delà du cacao vers le maïs, la pomme de terre et les fruits de l’Ouest, dans le cadre de la Stratégie nationale de développement 2020-2030. Son ambition dépasse le marché intérieur.
Le groupe Metal Invest vise à terme une implantation dans les 360 arrondissements du Cameroun avant de s’étendre à la sous-région et à la Zone de libre-échange continentale africaine, qui représente un marché de plus d’un milliard de consommateurs. Dans la filière cacao, Lisette Tame prépare déjà une nouvelle étape avec un projet d’usine doté d’une capacité annuelle de broyage de 24 000 tonnes, dont la mise en service est envisagée entre 2028 et 2029.
Par Fabrice PORO, à Yaoundé




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