Afrique : le paradoxe de la faim dans un continent riche
Malgré des terres fertiles et des ressources abondantes, des millions d’enfants au Soudan, Nigéria et Éthiopie vivent dans l’extrême pauvreté. Conflits, sécheresse et fragilité économique aggravent la crise.

En Afrique subsaharienne, la faim progresse plus vite que l’aide humanitaire. Au Soudan, au Nigéria et en Éthiopie, des millions de personnes survivent dans l’extrême précarité, victimes de conflits prolongés, de catastrophes climatiques et de fragilité économique. Dans le Darfour, des familles nourrissent leurs enfants avec de la nourriture pour animaux. Au nord-est du Nigéria, l’aide alimentaire d’urgence a été suspendue pour 1,3 million de personnes faute de financements. En Éthiopie, des centaines de milliers de femmes et d’enfants risquent de perdre tout traitement contre la malnutrition. Pourtant, ces pays disposent de terres fertiles, de ressources agricoles et minières abondantes. La tragédie est donc autant humaine que structurelle : la richesse existe, mais elle n’atteint pas ceux qui ont faim.
Selon la Banque mondiale, 311 millions d’enfants en Afrique subsaharienne vivent dans l’extrême pauvreté. Face à cette urgence, le compte à rebours est lancé : sans financements massifs et coordination internationale, une génération entière pourrait être sacrifiée. En 2025, l’UNICEF estime que 13 millions d’enfants en Afrique de l’Est et australe souffrent de malnutrition aiguë, dont près de 4 millions de malnutrition sévère, la forme la plus létale. Ces chiffres reflètent une crise nutritionnelle sans précédent, exacerbée par des conflits prolongés, des chocs climatiques et des coupures de financement humanitaire.
Soudan : 24 millions de personnes concernées
À El Facher, dans le Darfour Nord, le désespoir est tangible. Les familles déplacées affirment nourrir leurs enfants avec de la nourriture pour animaux. Dans les ruelles poussiéreuses, des femmes répètent les mêmes phrases : « Nous avons faim, il n’y a rien à manger, même l’eau manque. » Depuis août 2024, le camp de Zamzam est officiellement en famine. Selon le PAM, plus de 24 millions de Soudanais souffrent de faim aiguë. La guerre, qui entre dans sa troisième année, a déjà fait des dizaines de milliers de morts et des millions de déplacés.
Les convois humanitaires n’arrivent plus : en juin, un convoi de 15 camions a été attaqué, cinq humanitaires tués. Depuis, aucun autre n’a atteint El Facher. « La situation se détériore rapidement. Les enfants meurent de faim, de maladie et aussi de violences », résume un responsable local du PAM. Pour l’ONU, le Soudan concentre aujourd’hui la pire crise humanitaire au monde. La richesse agricole du pays ne peut plus atteindre ceux qui en ont besoin.
Nigéria : 31 millions de personnes menacées
À Maiduguri, capitale de l’État de Borno, Aminat, mère de quatre enfants, attend désespérément un camion du PAM qui n’arrivera pas. « Avant, je pouvais nourrir mes enfants deux fois par jour. Aujourd’hui, je prie pour un morceau de pain », confie-t-elle. Depuis juillet 2025, 1,3 million de personnes ont perdu toute aide alimentaire d’urgence. L’insécurité, les conflits avec Boko Haram et la fragilité des infrastructures rendent l’accès à la nourriture impossible, malgré un pays riche en pétrole et terres arables.
Plus de 150 centres nutritionnels, essentiels pour le traitement des enfants de moins de deux ans, risquent de fermer. Dans tout le pays, 31 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire aiguë. Le PAM a chiffré à 130 millions de dollars le minimum nécessaire pour poursuivre ses opérations d’ici la fin de l’année. Sans cela, la crise, déjà dramatique, risque de basculer dans la tragédie.
Éthiopie : plus de 10 millions de personnes vulnérables
Dans les régions touchées par la sécheresse et les conflits, le bébé Eldana montre les effets de la malnutrition aiguë. Sa mère raconte la perte du bétail et des récoltes, pourtant le pays possède des sols fertiles et des ressources agricoles diversifiées. Au total, 3,6 millions de personnes vulnérables en Éthiopie risquent de perdre l’aide alimentaire et nutritionnelle du PAM si des fonds n’arrivent pas rapidement, a averti Zlatan Milisic, directeur du PAM pour le pays.
« Plus de 10 millions de personnes en Éthiopie souffrent d’insécurité alimentaire aiguë. Parmi elles, trois millions de personnes déplacées par les conflits et les conditions météorologiques extrêmes. Les taux de malnutrition sont alarmants », a-t-il déclaré en avril 2025. Le PAM avertit : 650 000 femmes enceintes et enfants seront privés de traitement vital d’ici peu, faute de financements. Dans plusieurs régions, le taux de malnutrition dépasse déjà le seuil d’alerte de 15 %.
Un paradoxe africain
Ces crises ne sont pas dues à un manque de richesse, mais à une combinaison meurtrière de conflits prolongés, de catastrophes climatiques et de gouvernance fragile. Selon le rapport 2025 de la Banque mondiale, plus de 311 millions d’enfants en Afrique subsaharienne vivent dans l’extrême pauvreté, soit plus des trois quarts des enfants pauvres du monde. La région connaît une « décennie perdue » : depuis 2014, le taux de pauvreté infantile y stagne à 52 %, alors même que des progrès ont été enregistrés en Asie du Sud ou en Amérique latine. Conflits prolongés, chocs climatiques et fragilité économique y entretiennent un cycle sans issue. « Les enfants représentent à peine 30 % de la population mondiale, mais plus de la moitié des pauvres extrêmes », souligne la Banque mondiale. En clair : les plus jeunes paient le prix fort.
Au Soudan, au Nigéria et en Éthiopie, la faim progresse plus vite que l’aide. Les appels à des financements massifs et prévisibles, à une meilleure coordination entre États, agences onusiennes et ONG, tardent à être entendus. Les conséquences sont déjà visibles : mortalité infantile élevée, fermetures de services de santé, exodes forcés et abandon scolaire. Pendant ce temps, le potentiel agricole et les richesses locales restent largement inexploités ou inaccessibles aux populations.
Le constat est cruel : une Afrique riche de ressources naturelles et humaines se retrouve impuissante face à la faim. Si la communauté internationale n’agît pas vite, elle risque d’être complice d’une génération sacrifiée.
Mahamat Ben Abdel




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