300 millions d’Africains à connecter à l’électricité d’ici 2030
Du barrage éthiopien de la Renaissance aux kits solaires, l’électrification de l’Afrique reste un challenge. Objectif : connecter 300 millions de personnes d’ici 2030. Plus 600 millions de personnes vivent sans énergie électrique au sud du Sahara.

Le 9 septembre 2025, l’Éthiopie a fait un grand pas. Ce jour-là, le Grand barrage de la Renaissance a été officiellement inauguré, après 14 ans de travaux sur le Nil bleu. Avec 5 150 mégawatts, il devient la plus grande centrale hydroélectrique du continent. Pour Addis-Abeba, c’est bien plus qu’un chantier réussi : c’est un symbole de souveraineté, un levier d’intégration régionale, un outil qui doit alimenter le pays et exporter vers ses voisins. Mais derrière cette vitrine de puissance, une autre image persiste : 600 millions de personnes en Afrique subsaharienne vivent encore sans accès à l’électricité, ce qui représente près de 83 % de la population mondiale non électrifiée.
Le Groupe de la Banque mondiale s’associe à la Banque africaine de développement et à d’autres partenaires dans le cadre de Mission 300, une initiative visant à connecter 300 millions de personnes à l’électricité en Afrique subsaharienne d’ici 2030 et à accélérer le développement et la réduction de la pauvreté. Près de 40 % de la population est donc plongée dans l’obscurité, sur un continent pourtant gorgé de soleil, de vent et d’eau. Voilà tout le paradoxe africain.
Depuis une dizaine d’années, les projets s’enchaînent : barrages, centrales thermiques et gazières, parcs solaires et éoliens. Les grands chantiers – Inga en RDC, les éoliennes du Kenya – font rêver. Mais dans les faits, l’accès universel à l’électricité avance à pas lents. Les campagnes, où se concentre la majorité des non-connectés, restent oubliées. Manque de réseaux de transport, distribution fragile, maintenance quasi inexistante, gouvernance douteuse des compagnies publiques : autant de freins. On produit davantage, certes, mais l’électrification, elle, patine.
L’Objectif de développement durable n°7, qui promet une énergie propre et abordable pour tous, paraît encore loin. Pourtant, sans courant, pas de modernisation agricole, pas d’écoles connectées, pas de soins fiables, pas de transports modernes. Bref, pas de développement.
Le boom du solaire et de l’éolien
C’est dans les renouvelables que le continent connaît sa vraie révolution. En un an, entre juillet 2024 et juin 2025, l’Afrique a importé l’équivalent de 15 000 mégawatts de panneaux solaires – l’équivalent de dix réacteurs nucléaires. Hors Afrique du Sud, les volumes ont même doublé en deux ans. Pour le groupe d’études Ember, c’est le signe clair d’un décollage solaire à l’échelle continentale. Même dynamique pour l’éolien, que la Banque africaine de développement décrit comme en « croissance record », notamment au Kenya. Dans les villages, les mini-réseaux hybrides – solaire, batteries et générateurs – se déploient. Les kits domestiques, eux, offrent lumière, recharge de téléphones et premiers usages modernes pour un coût abordable. Des solutions hors-réseau qui apparaissent, à ce stade, comme le chemin le plus efficace pour atteindre les communautés reculées.
Mais poser des panneaux ne suffit pas. Encore faut-il des techniciens pour entretenir les installations et assurer le service après-vente. Sans formation, les réseaux solaires risquent vite de tomber en panne. À long terme, l’enjeu est aussi industriel : assembler des panneaux localement, produire des structures métalliques, recycler des batteries. Bref, bâtir une filière africaine pour sécuriser les approvisionnements et créer des emplois. Car l’Afrique ne peut pas seulement importer la révolution verte : elle doit aussi en maîtriser les technologies.
Mission 300 : un pari sur cinq ans
Le nerf de la guerre reste le financement. La Banque mondiale estime à plus de 20 milliards de dollars par an les besoins d’investissement pour électrifier l’Afrique subsaharienne d’ici 2030. Or, la plupart des opérateurs publics, déficitaires, peinent à attirer les investisseurs. D’où la nécessité de mécanismes plus souples : partenariats public-privé, financements concessionnels, garanties contre les risques de change ou politiques. La « blended finance », qui mêle fonds publics et capitaux privés, s’impose comme outil clé. C’est d’ailleurs la logique de Mission 300, lancée en 2025 : connecter 300 millions de personnes en cinq ans grâce à un partage des risques entre États, bailleurs et investisseurs.
Mais l’électricité ne se joue pas seulement sur les câbles. Elle dépend aussi des institutions. Dans trop de pays, corruption, pertes commerciales et mauvaise gouvernance freinent les opérateurs. Sans régulation indépendante, sans digitalisation des réseaux et sans tarification progressive qui protège les plus pauvres tout en assurant la viabilité économique, l’électrification restera fragile. Réformer la gouvernance énergétique est donc une étape incontournable.
Un levier de développement
Le Grand barrage de la Renaissance le montre : l’Afrique n’a pas de problème de ressources. Le soleil, le vent, l’eau sont là, en abondance. Le vrai défi, c’est de transformer ce potentiel en accès universel. Et l’électricité n’est pas un luxe. C’est la base du développement. Un centre de santé électrifié conserve ses vaccins. Une école connectée ouvre au numérique. Une petite entreprise rurale transforme ses récoltes et crée des emplois. C’est ce qu’on appelle l’électrification productive : une énergie qui change la vie au quotidien et qui fait tourner l’économie locale. Connecter 300 millions d’Africains d’ici 2030 n’est pas un rêve irréaliste. C’est un combat, une course contre le temps. Il faudra de la volonté politique, des financements solides et une gouvernance plus rigoureuse. Mais c’est à cette condition que le continent pourra enfin transformer ses ressources naturelles en moteur d’un développement inclusif et durable.
Prosper Louabalbé




Laisser un commentaire