Chargement en cours
Publicité

À N’Djamena, l’Afrique place l’eau au cœur de sa stratégie économique

À l’issue du Forum africain de l’eau de N’Djamena, co-organisé par le Tchad et la Banque mondiale, les 15 et 16 juillet 2026, seize pays africains ont adopté une déclaration commune qui fait de la sécurité hydrique un pilier de la transformation économique du continent.

Le Forum africain de l’eau a réuni 16 pays africains. ©Présidence du Tchad

« Un enfant a besoin d’eau potable et d’assainissement, d’une alimentation nutritive, de soins de santé, d’éducation et d’un environnement sûr pour grandir, apprendre et réaliser son plein potentiel. Ces investissements sont profondément interconnectés, et l’eau les traverse tous. Sans eau potable, les enfants sont plus vulnérables aux maladies et à la malnutrition. Ils manquent l’école. Leur potentiel est limité avant même d’avoir eu la chance de se développer », a déclaré Anna Bjerde, directrice générale des opérations de la Banque mondiale, à l’ouverture du Forum africain de l’eau, tenu du 15 au 16 juillet dernier au Tchad, sous le thème : « de la vision à l’action ».

Par cette déclaration, la responsable de l’institution financière résume l’enjeu majeur du rendez-vous organisé à N’Djamena par le Tchad et la Banque mondiale. Car, l’eau s’impose désormais comme un levier de développement économique. Dans la capitale tchadienne, seize États africains ont adopté la Déclaration de N’Djamena, qui érige la sécurité hydrique au rang de priorité stratégique pour la transformation économique du continent.

Le constat est sans équivoque : plus de 400 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à l’eau potable. L’alerte est donnée par le président du Tchad, Mahamat Idriss Déby Itno (MIDI) dans son discours : « Nos capacités de stockage s’amoindrissent dangereusement, l’irrigation reste à des niveaux dramatiquement insuffisants, et les bouleversements climatiques menacent de réduire le produit intérieur brut de certaines de nos régions de près de 12 % d’ici 2050 ».

L’eau, pilier du développement

Pour le président tchadien, la Déclaration de N’Djamena ouvre une nouvelle étape. « Elle marque le début d’une dynamique collective inédite sur l’eau portée par l’Afrique aux côtés de ses partenaires. La sécurité hydrique n’est pas une condition périphérique du développement : sans elle, ni les emplois, ni les systèmes alimentaires, ni la santé des populations, ni la résilience aux chocs climatiques ne peuvent être garantis durablement. Cette mobilisation doit désormais se traduire par des actions concrètes pour donner à nos engagements la force qu’ils méritent », a-t-il affirmé.

Les États signataires s’engagent ainsi à renforcer leurs institutions, attirer davantage d’investissements, développer les infrastructures hydrauliques et améliorer la gestion des bassins transfrontaliers afin de faire de l’eau un moteur de croissance durable. Selon Anna Bjerde, cet engagement répond à une nécessité économique. « Les aspirations de l’Afrique en matière d’emplois, de sécurité alimentaire, de résilience et de prospérité partagée dépendent avant tout de solides fondations. Et peu de fondations sont aussi essentielles que l’eau », a souligné la directrice générale des opérations de la Banque mondiale.

Cette approche marque un véritable changement de paradigme. L’eau n’est plus seulement perçue comme une ressource indispensable à la santé publique. Elle devient un facteur de compétitivité, au même titre que l’énergie, les infrastructures de transport ou le numérique.

Une urgence économique et sociale

Il y a soixante ans, le Lac Tchad, étendue d’eau, était une mer immense, généreuse source de vie pour plus de 30 millions d’âmes. Aujourd’hui, il a perdu la plus grande partie de sa superficie. Cette évolution n’est pas anodine, elle « est le miroir de notre fragilité collective et une ultime alerte qui nous interpelle. Nous manquons d’eau suffisante, faute d’investissements et de financements suffisants », a déclaré MIDI.

La nouvelle vision impulsée par N’Djamena intervient alors que les déficits d’accès restent considérables. Selon Afrobarometer, réseau panafricain indépendant spécialisé dans les enquêtes d’opinion, seulement 49 % des Africains s’approvisionnent principalement grâce à un réseau public ou communautaire d’eau potable. Les autres dépendent des forages, des puits ou d’autres sources souvent moins sécurisées. Plus préoccupant encore, près d’un ménage sur deux doit quitter sa concession pour accéder à sa principale source d’eau.

Les disparités territoriales demeurent importantes. En ville, 67 % des habitants bénéficient de l’eau courante, contre seulement 31 % en milieu rural. Les populations les plus pauvres recourent beaucoup plus fréquemment aux forages et aux puits que les ménages les plus aisés.

Le changement climatique accentue ces difficultés. Un Africain sur trois affirme que son ménage a dû changer de source d’approvisionnement ou réduire sa consommation d’eau au cours des cinq dernières années en raison des sécheresses ou de l’évolution des conditions météorologiques.

Quand l’eau conditionne la croissance

Pour la Banque mondiale, cette insécurité hydrique freine directement le développement économique du continent. À N’Djamena, Anna Bjerde a défendu une vision qui rompt avec les approches traditionnelles. Selon elle, l’eau constitue désormais un moteur de création d’emplois, de productivité et de résilience économique. « L’eau aide les populations à prospérer, les économies à se développer et les communautés à renforcer leur résilience face aux chocs. Chaque goutte d’eau utilisée de manière productive est un emploi soutenu, une récolte sécurisée et une entreprise rendue possible », a déclaré la responsable de la Banque mondiale.

Le constat est sans appel. Lorsque les systèmes hydriques sont défaillants, les exploitations agricoles stagnent, les entreprises hésitent à investir, les villes perdent en attractivité et les économies deviennent plus vulnérables aux aléas climatiques. Or, plus de 60 % de la population active africaine travaille dans l’agriculture, tandis que près de 95 % des terres cultivées dépendent encore des précipitations.

L’enjeu dépasse donc largement l’accès des ménages à l’eau potable. Il concerne la capacité des économies africaines à moderniser leur agriculture, accélérer leur industrialisation, développer leurs villes et créer les millions d’emplois dont le continent aura besoin au cours des prochaines décennies.

Des financements qui changent d’échelle

Pour concrétiser cette ambition, les partenaires internationaux privilégient désormais une approche fondée sur les réformes nationales. La Déclaration de N’Djamena prévoit la mise en place de Pactes nationaux pour l’eau, destinés à coordonner les réformes institutionnelles, les investissements publics et les financements privés. Le Tchad, la Gambie, la Guinée et le Togo ont officiellement lancé leur pacte à l’occasion du Forum.

Le Tchad bénéficiera d’un financement de 160 millions de dollars pour le Projet d’appui à la sécurité de l’eau et à la résilience (PASER). Le Forum a également permis la mobilisation de 50 millions de dollars supplémentaires en faveur du Projet régional d’appui au pastoralisme au Sahel II (PRAPS II).

Ces financements s’inscrivent dans Water Forward, la nouvelle initiative mondiale de la Banque mondiale. Elle vise à garantir la sécurité hydrique d’un milliard de personnes d’ici à 2030 grâce à une mobilisation coordonnée des États, des banques multilatérales de développement, du secteur privé et des partenaires techniques.

En faisant de la sécurité hydrique une priorité économique, les États africains reconnaissent qu’aucune industrialisation durable, aucune agriculture performante et aucune ville résiliente ne peuvent se construire sans infrastructures hydrauliques fiables. Après les engagements politiques de N’Djamena, le défi consiste désormais à transformer cette ambition en investissements, puis en services accessibles aux populations.

Par Fabrice PORO, à Yaoundé

Laisser un commentaire