L’eau potable, défi politique des États
En Afrique centrale et de l’Ouest, l’accès à l’eau est devenu un révélateur de puissance publique : ici, il traduit une gouvernance qui rassure ; là, il expose les fragilités de l’État.
L’accès à l’eau potable s’impose aujourd’hui comme un véritable révélateur de gouvernance en Afrique centrale et de l’Ouest. Dans certains pays, des investissements massifs et une administration structurée permettent de rapprocher les populations des réseaux et d’améliorer la qualité du service. Dans d’autres, la fragilité des infrastructures et l’absence de continuité institutionnelle exposent les failles étatiques, laissant de larges zones rurales sans accès fiable à l’eau. Entre Côte d’Ivoire, où l’État assume un cap clair, le Cameroun, qui tente de corriger une fracture territoriale persistante, et le Gabon, confronté à des projets inachevés et à une tension énergétique, se dessine une équation simple mais exigeante : garantir l’eau potable n’est pas seulement un enjeu technique, c’est un test de solidité politique et de capacité à tenir ses engagements sur le long terme.

Côte d’Ivoire : investir pour structurer
À Abidjan, l’État ivoirien assume un cap clair. En quinze ans, il a injecté près de 2 000 milliards FCFA dans le secteur de l’eau potable. Le message ne laisse place à aucune ambiguïté. L’Office national de l’eau potable (ONEP) en Côte d’Ivoire affirme que « l’État a placé l’accès à l’eau au cœur de son programme de développement ». Les autorités ont multiplié les chantiers, renforcé les capacités de production, réduit le déficit d’approvisionnement d’Abidjan et étendu les réseaux d’adduction vers l’intérieur du pays.
Les responsables ne limitent pas leur discours aux volumes produits. Stéphane Claon, directeur du laboratoire de l’ONEP, met l’accent sur la qualité. « Il ne s’agit pas seulement de produire de l’eau, mais de garantir la qualité de l’eau et des services ». L’institution affiche désormais son ambition : devenir « leader en Afrique de l’Ouest » de l’eau potable. Derrière cette déclaration, les autorités maintiennent une ligne politique constante et structurent leur administration.
Cameroun : corriger la fracture rurale
À Yaoundé au Cameroun, les pouvoirs publics dressent un diagnostic plus contrasté. En zone rurale, seuls 48 % des ménages disposent d’un service élémentaire d’eau potable, contre 82 % en milieu urbain. Le gouvernement assume cet écart et en fait une priorité stratégique. Il mobilise 276 milliards FCFA pour déployer 300 mini-réseaux ruraux.
La Banque mondiale s’engage sur au moins 100 ouvrages. La Banque africaine de développement intègre ces infrastructures dans des projets de barrages. Lors d’une table ronde avec les bailleurs, le ministre de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba, explique : « il s’est agi de présenter les différentes études aux bailleurs de fonds afin de recueillir leurs intentions de financement ».
Les équipes techniques combinent captage, pompage solaire, châteaux d’eau et bornes-fontaines. Le gouvernement fixe un objectif chiffré : fournir environ 41 000 m³ d’eau potable par jour à plus d’un million de ruraux d’ici 2050. À l’horizon 2030, il vise 90 % de desserte en milieu rural. Le pari camerounais repose sur l’ingénierie de proximité et sur la mobilisation de partenaires techniques.
Gabon : quand l’infrastructure ne suffit pas
Au Gabon, les autorités font face à une réalité plus heurtée. Elles gèrent la reprise des délestages. La capacité installée plafonne à 704 MW alors que la demande dépasse 1 000 MW. La société Karpowership ne parvient pas encore à porter sa production de 70 à 150 MW. Cette fragilité énergétique affecte directement l’eau potable.
Le programme PIEPAL a permis la mise en service d’une station destinée à 300 000 habitants avec l’appui de la BAD. Mais les décideurs ont abandonné plusieurs volets du projet, laissant de vastes zones rurales à l’écart. Les tensions dépassent le seul secteur hydraulique. Dans la société civile, certains qualifient la grève des enseignants de « miroir des échecs du passé ». Les autorités ne parviennent plus à contenir la défiance par de simples annonces budgétaires.
L’expérience gabonaise le montre : une infrastructure ne devient performante que si les institutions l’accompagnent. Les prouesses techniques perdent leur portée lorsque les responsables ne garantissent ni stabilité de la gouvernance ni continuité administrative.
Un besoin estimé à 40 milliards USD
À l’échelle du continent, les États doivent mobiliser 40 milliards USD par an pour atteindre les objectifs d’accès universel. Pour Gaston Eloundou Essomba, « ce qui est attendu, c’est une convergence des volontés, une mobilisation durable… ». La problématique est au cœur des travaux de la 39e session ordinaire de l’Union africaine, ouvert ce 14 février 2026, à Addis-Abeba, sous le thème : « Assurer la disponibilité de l’eau et des systèmes d’assainissement sûrs pour atteindre les objectifs de l’Agenda 2063 ».
Les trajectoires nationales illustrent cette équation. En Côte d’Ivoire, les autorités ont consolidé le service grâce à un investissement massif et à une cohérence institutionnelle affirmée. L’Etat camerounais déploie une stratégie rurale pour corriger une fracture territoriale persistante. Au Gabon, l’inachèvement des projets et la tension sur les capacités rappellent que personne ne décrète une politique de l’eau : il faut la piloter et l’exécuter.
Au bout du compte, l’accès durable à l’eau révèle la solidité d’un État. Il mesure moins sa capacité à annoncer qu’à agir et à tenir dans la durée.
Par Les Faits D’ici




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