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Sénégal-Mauritanie : commerce, gaz et intégration, nouvelle dynamique

Lors de la visite début janvier du Premier ministre mauritanien à Dakar, les échanges commerciaux, le projet du gaz Grand Tortue Ahmeyim et les initiatives d’intégration régionale ont été au cœur des discussions, ouvrant une nouvelle phase de coopération économique entre le Sénégal et la Mauritanie.

Le gisement de gaz naturel de Grand Tortue/Ahmeyin (GTA), enjeu de la coopération sénégalo-mauritanienne. ©DR

La visite de travail et d’amitié du Premier ministre mauritanien, El Moctar Ould Djay, à Dakar, les 8 et 9 janvier 2026, marque un tournant stratégique dans la consolidation du partenariat entre le Sénégal et la Mauritanie. À travers une série de rencontres de haut niveau, avec son homologue sénégalais, Ousmane Sonko et même avec le président Bassirou Diomaye Faye, de séances techniques et d’engagements opérationnels dans des ministères, les Dakar et Nouakchott affichent une volonté claire de faire évoluer leur coopération vers un modèle plus intégré, plus productif et davantage orienté vers la création de valeur.

La relance du Groupe d’impulsion interministériel chargé du suivi des accords, l’accélération du programme de coopération universitaire signé en novembre 2025 et le renforcement du pilotage des grands projets structurants — à l’image du champ gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA) et du pont de Rosso — traduisent une diplomatie économique désormais centrée sur l’efficacité et les résultats mesurables. Cette dynamique s’appuie sur une progression soutenue des échanges commerciaux, portée par l’énergie, l’agroalimentaire et les infrastructures logistiques, mais elle révèle aussi des déséquilibres persistants dans la structure des flux et la transformation locale des produits.

Au-delà des annonces, l’enjeu consiste à transformer cette convergence politique en gains économiques durables : fluidification du commerce transfrontalier, baisse des coûts logistiques, montée en gamme industrielle et meilleure intégration des acteurs privés.

Des échanges commerciaux déséquilibrés

Les données commerciales disponibles confirment une accélération significative des échanges entre le Sénégal et la Mauritanie, mais aussi un déséquilibre persistant dans la structure de ces flux. Selon les chiffres officiels cités par le ministre sénégalais de l’Industrie et du Commerce, Serigne Guèye Diop, les exportations sénégalaises vers la Mauritanie sont passées de 39,7 milliards de FCFA en 2019 à 112,8 milliards de FCFA en 2023, soit une progression de 184 % en valeur en quatre ans — un indicateur fort de dynamisme commercial bilatéral. Cette tendance s’inscrit dans un contexte où les exportations sénégalaises totales ont fortement augmenté à l’échelle mondiale.

D’après l’Agence nationale de la statistique et de la démographie du Sénégal (ANSD), les exportations de biens du pays ont atteint 3 909,1 milliards de FCFA en 2024, enregistrant une hausse de 21,3 % par rapport à 2023 — portée notamment par les produits pétroliers, l’or et les conserves de poisson. En revanche, les importations sénégalaises en provenance de Mauritanie restent limitées. Les données issues de la base mondiale Comtrade indiquent qu’en 2024, le Sénégal a importé environ 26,4 millions USD de biens mauritaniens, soit un volume nettement inférieur à ses exportations vers Nouakchott. Du côté mauritanien, les exportations vers le Sénégal se situaient à près de 16,75 millions USD en 2024, majoritairement composées de produits halieutiques et quelques biens manufacturés, selon les mêmes données.

Ce déséquilibre illustre une intégration encore incomplète : le Sénégal exporte majoritairement des biens transformés, tandis que la Mauritanie vend surtout des produits primaires peu transformés, souvent réorientés vers d’autres marchés. Cette structure limite l’impact des échanges sur la transformation locale, l’emploi et l’industrialisation mauritanienne, et souligne l’urgence d’un renforcement des chaînes de valeur communes pour une intégration économique véritablement équilibrée.

Energie et industrialisation

Le projet GTA s’impose aujourd’hui comme le pilier énergétique du partenariat sénégalo-mauritanien, structurant non seulement la diplomatie bilatérale mais aussi l’ambition industrielle de toute l’Afrique de l’Ouest. Situé offshore, à plus de 120 km au large des côtes communes, le gisement contient des réserves estimées à plus de 450 milliards de mètres cubes de gaz naturel, partagées entre Dakar et Nouakchott. Après plusieurs années de préparation, la phase 1 du projet a officiellement commencé à produire du Gaz naturel liquéfié (GNL) fin décembre 2024, marquant l’entrée des deux États dans le cercle des pays exportateurs de GNL en Afrique. Cette première phase est conçue pour atteindre une capacité annuelle d’environ 2,3 à 2,7 millions de tonnes de GNL, avec des expéditions régulières vers les marchés internationaux.

Un mémorandum d’accord sur le projet régional de développement local du fleuve Sénégal. ©Gouvernement du Sénégal

Selon les dernières données opérationnelles publiées début janvier 2026, le champ GTA a permis l’exportation d’environ 18,5 cargos de GNL en 2025, avec une capacité de production qui a parfois atteint près de 3 millions de tonnes par an, confirmant la montée en puissance du site. Ces performances sont soutenues par l’engagement des partenaires techniques et financiers — dont BP (56 %), Kosmos Energy (27 %), la Société des Pétroles du Sénégal (PETROSEN, 10 %) et la Société Mauritanienne des Hydrocarbures (SMH, 7 %) — ainsi que par des milliers d’emplois locaux générés depuis le lancement du projet.

Au-delà des recettes d’exportation, les gouvernements veulent maximiser les retombées locales. Dans cette logique, ils prévoient d’orienter 20 à 25 % de la production GNL vers les marchés domestiques d’ici 2027, ce qui pourrait réduire structurellement le coût de l’énergie pour les industries et les ménages, tout en renforçant la sécurité énergétique nationale.

L’équation de la fluidité des échanges

Les progrès des échanges bilatéraux entre le Sénégal et la Mauritanie s’appuient désormais sur des améliorations notables des infrastructures et des procédures logistiques, visant à réduire les contraintes physiques et administratives qui freinaient le commerce transfrontalier depuis des décennies. L’un des projets les plus structurants reste le pont de Rosso, dont la construction progresse en 2025 et qui reliera les deux rives du fleuve Sénégal sur 1 461 mètres, remplaçant une traversée par bac souvent lente et saisonnièrement interrompue. Ce projet, cofinancé par l’Union européenne, la Banque africaine de développement et la Banque européenne d’investissement pour un coût global de près de 88 millions d’euros, devrait réduire le temps de franchissement de la frontière de plus d’une heure à à peine deux minutes une fois achevé.

Dans la même logique, l’entrée en vigueur en juillet 2025 d’un accord de transport terrestre entre les deux pays a supprimé l’obligation de décharger puis recharger les marchandises à la frontière, renforçant ainsi l’efficacité des chaînes logistiques transfrontalières. Parallèlement, le projet de navigation sur le fleuve Sénégal, porté par l’Organisation pour la Mise en Valeur du fleuve Sénégal (OMVS), vise à créer une voie navigable pouvant traiter jusqu’à 10 millions de tonnes de fret par an entre plusieurs ports et escales fluviales. Ce projet contribuera à désenclaver des zones agricoles et industrielles éloignées des axes routiers principaux, réduisant les coûts de transport pour les produits lourds et volumineux.

Malgré ces avancées, la mise en œuvre opérationnelle reste inégale, et les opérateurs économiques attendent la consolidation d’un cadre permanent de dialogue public‑privé pour sécuriser les investissements, harmoniser les procédures et renforcer la prévisibilité des flux commerciaux entre Dakar et Nouakchott.

Diplomatie économique sénégalo-mauritanienne

La coopération bilatérale dépasse les seuls secteurs de l’énergie et du commerce. La reconduction des accords de pêche et le renforcement de la lutte contre la pêche illicite protègent des ressources halieutiques stratégiques pour l’emploi et les revenus locaux. Dans l’élevage, le lancement d’un projet régional d’intégration et de modernisation des filières, axé sur la structuration de coopératives et l’autosuffisance en lait, vise à stabiliser les économies rurales et à renforcer la sécurité alimentaire. Les notes trimestrielles du commerce extérieur mauritanien soulignent néanmoins une dépendance persistante aux matières premières et une forte sensibilité aux chocs conjoncturels. Cette structure explique en partie l’asymétrie des échanges avec le Sénégal et confirme l’urgence d’investir dans la transformation locale, la logistique et la compétitivité industrielle.

Historiquement, l’espace sénégalo-mauritanien a constitué un carrefour commercial majeur entre l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest. Les nouvelles infrastructures pourraient réactiver ces continuités sous des formes modernes. La visite de janvier 2026 confirme une ambition politique claire : faire du partenariat bilatéral un levier d’intégration régionale. La relance des mécanismes de suivi, l’implication accrue du secteur privé et la multiplication des accords sectoriels posent des bases solides.

La réussite de cette stratégie dépendra toutefois de la capacité des deux États à transformer les engagements en résultats mesurables : création d’emplois, augmentation de la valeur ajoutée locale, réduction des coûts logistiques et diversification productive. C’est à ce niveau que se jouera la crédibilité de cette nouvelle diplomatie économique.

Par Pape MADIAKHATÉ, à Dakar

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