RCA-Russie : les enjeux stratégiques d’un rapprochement assumé
En visite de travail à Moscou, le président centrafricain Faustin-Archange Touadéra, qui a quitté Bangui, le 1er mars, entend consolider avec son homologue Vladimir Poutine une coopération sécuritaire et économique devenue centrale dans les relations entre la RCA et la Russie.

Le 1er mars, à l’aéroport international de Bangui M’Poko, l’ambassadeur de Russie en République centrafricaine, Alexander Bikantov, saluait le président centrafricain Faustin-Archange Touadéra, en partance pour une visite de travail à Moscou. L’image, hautement symbolique, illustre la proximité désormais assumée entre les deux capitales. Quelques semaines plus tôt, le 28 janvier 2026, le président russe Vladimir Poutine s’était entretenu par téléphone avec son homologue centrafricain pour le féliciter de sa large réélection du 28 décembre 2025, réaffirmant la solidité du partenariat bilatéral.
Ce dialogue régulier s’inscrit dans la continuité de la rencontre du 16 janvier 2025 au Kremlin, où les deux chefs d’État avaient conduit des discussions élargies portant sur la sécurité, le commerce, l’aide humanitaire et la coordination diplomatique. Ces séquences diplomatiques, rapprochées dans le temps, traduisent une relation dense, structurée et désormais stratégique. Mais derrière les déclarations d’amitié et les images protocolaires, une interrogation persiste : que cherche réellement la Russie en Centrafrique, au cœur d’une Afrique centrale en recomposition géopolitique ?
La sécurité comme pilier d’un partenariat
Depuis 2018, la coopération sécuritaire constitue le cœur de la relation entre Bangui et Moscou. À la demande des autorités centrafricaines et avec l’aval des Nations unies, la Russie a déployé des instructeurs chargés de former et d’équiper les Forces armées centrafricaines (FACA). Officiellement, il s’agissait de renforcer les capacités d’une armée affaiblie par des années de conflits et de restaurer l’autorité de l’État sur un territoire fragmenté par les groupes armés. La crise postélectorale de 2020-2021 marque un tournant. Face à l’offensive de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC), le pouvoir de Faustin-Archange Touadéra bénéficie du soutien actif du Groupe Wagner. Présents aux côtés des FACA, ses éléments participent à la défense de Bangui et à la reconquête de plusieurs villes stratégiques. Selon divers rapports d’experts onusiens, ces forces assurent également une protection rapprochée du chef de l’État, contribuant directement à la sécurisation du régime.
Après la réorganisation du dispositif russe en Afrique à partir de 2023, la mission est progressivement reprise par l’Africa Corps, entité placée sous l’autorité du ministère russe de la Défense. Cette transition vise à formaliser et pérenniser la présence russe. L’Africa Corps poursuit la formation des FACA, l’appui opérationnel sur le terrain et la protection des institutions, y compris la sécurité présidentielle. Pour Bangui, ce partenariat est présenté comme un facteur de stabilisation et de souveraineté retrouvée. Pour Moscou, il constitue un point d’ancrage stratégique en Afrique centrale. Mais cette dépendance sécuritaire soulève aussi des interrogations sur l’autonomie réelle de l’État centrafricain et sur le coût politique d’un tel alignement.
Le pari des ressources naturelles
Si la sécurité est le point d’ancrage, l’économie représente l’horizon stratégique. Lors des discussions au Kremlin en janvier 2025, Vladimir Poutine a évoqué une multiplication par huit du volume des échanges commerciaux en un an, signe d’une dynamique naissante. La Centrafrique dispose d’importantes ressources : or, diamants, uranium, bois et potentiel pétrolier encore peu exploité. Touadéra a clairement appelé les investisseurs russes à s’engager dans l’agriculture, l’élevage, les mines et l’exploration géologique. Un protocole sectoriel a été signé pour dynamiser cette coopération. Les livraisons de blé et de carburant russes – notamment 29 400 tonnes de gazole en janvier 2025 selon les déclarations de l’ambassadeur Bikantov à RIA Novosti – illustrent un partenariat qui combine aide humanitaire et pénétration économique. À plus long terme, l’objectif est d’installer des entreprises russes dans l’exploitation des gisements centrafricains.
Plusieurs analyses académiques et rapports de l’ONU ont déjà souligné l’intérêt stratégique de Moscou pour les ressources africaines, non seulement comme source de revenus, mais aussi comme levier d’influence politique. En RCA, l’accès aux ressources minières et énergétiques s’inscrit dans cette logique. Pour la Russie, la Centrafrique offre donc un double avantage : un marché émergent et un réservoir de matières premières stratégiques, dans un contexte de redéploiement global face aux sanctions occidentales.
Diplomatie d’influence et géopolitique
Au-delà de la sécurité et de l’économie, la relation russo-centrafricaine revêt une dimension diplomatique majeure. Lors de leur conversation du 28 janvier 2026, Poutine et Touadéra ont réaffirmé leur coordination sur la scène internationale, notamment à l’ONU. Dans un contexte d’isolement relatif lié à la guerre en Ukraine, Moscou cherche à consolider des alliances en Afrique, continent où les votes à l’Assemblée générale des Nations unies peuvent peser sur les équilibres diplomatiques. La RCA, membre à part entière de l’ONU et de l’Union africaine, représente un soutien politique précieux.
La participation de Touadéra aux sommets Russie-Afrique de 2019 et 2023 illustre cette volonté d’ancrage continental. Pour Moscou, la Centrafrique est un point d’appui symbolique et stratégique : un État qui affiche publiquement son partenariat avec la Russie et en revendique les bénéfices en matière de souveraineté. Cette stratégie s’inscrit dans une diplomatie dite « anti-néocoloniale », régulièrement mise en avant par les autorités russes pour séduire certains gouvernements africains en quête de diversification de leurs partenaires.
Par Gilbert GOMBESSA, à Bangui




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