Pourquoi le Cameroun renforce ses liens militaires avec le Tchad et la RCA
Le Cameroun vient de signer des accords militaires avec le Tchad et la République centrafricaine (RCA). Ces partenariats répondent à une nécessité stratégique, dans un contexte marqué par l’instabilité régionale, les menaces terroristes et la pression humanitaire.

La présidentielle camerounaise du 12 octobre 2025, avec Paul Biya, 92 ans, dont 43 au pouvoir et candidat à un huitième mandat, est scrutée de près par ses voisins. Des observateurs redoutent une crise post-électorale. Pour les pays de la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (CEMAC), cette situation n’est pas anodine. La stabilité du Cameroun est vitale pour l’économie régionale. Le port de Douala vieux de 150 ans, auquel s’est ajouté le port de Kribi, constituent la principale porte d’entrée des importations destinées au Tchad et à la République centrafricaine (RCA).
Le Cameroun représentait 45 % du PIB régional en 2021, selon le Fonds monétaire internationale (FMI). Le Baromètre économique de la CEMAC souligne que le Tchad et le Cameroun ont enregistré les meilleures performances de croissance de la zone, tirées par l’exportation de cacao, de coton et le secteur non pétrolier. « La stabilité intérieure du Cameroun et celle du Tchad sont intrinsèquement liées », souligne le journaliste tchadien Éric Topona. Les liens militaires Cameroun-Tchad-RCA qui viennent d’être renouvelés visent à répondre à des préoccupations spécifiques.
Cameroun-Tchad : Boko Haram et terrorisme
Le Cameroun et le Tchad partage une frontière terrestre d’environ 1000 kilomètres. Les échanges sont nombreux et quotidiens. Les autorités des deux pays en sont conscientes : il faut sécuriser les biens et les personnes qui vont et viennent. Le bassin du lac Tchad par exemple est le théâtre des attaques de Boko Haram et du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM). Et pepuis une décennie, le Cameroun et le Tchad coopèrent au sein de la Force multinationale mixte (FMM). L’accord militaire signé entre les deux pays le 23 septembre encadre cette collaboration et lui donne un cadre juridique. Les défis sont nombreux : insécurité transfrontalière, terrorisme, transhumance violente armée interétatique, divers trafics illicites, circulation d’armes légères. A cela s’ajoutent d’autres menaces extérieures qui sont parfois le fait d’acteurs « de divers ordres aux visages mutants et perfides ».
Pour le Cameroun, Joseph Beti Assomo, ministre délégué à la présidence chargé de la Défense, explique : « Cet accord resserre nos liens et formalise une coopération déjà vitale. Depuis l’indépendance, nous travaillons ensemble sur la problématique de la sécurité. » Le général Issakha Malloua Djamous, ministre tchadien des Armées, des Anciens combattants et Victimes de guerre, renchérit : « Nos défis communs nécessitent une synergie d’action. Boko Haram au lac Tchad, mais aussi le banditisme et les prises d’otages le long de nos frontières terrestres. »
Selon le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), la crise sécuritaire dans le bassin du lac Tchad a provoqué le déplacement de plus de 4,4 millions de personnes au Cameroun, au Tchad, au Niger et au Nigeria. Le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) recense 472 000 réfugiés tchadiens et nigérians accueillis au Cameroun, principalement dans l’extrême-nord du pays.
Cameroun-RCA : sécuriser la frontière
Le 4 septembre, Joseph Beti Assomo et le ministre centrafricain de la Défense nationale et de la Reconstruction de l’Armée ont signé un accord de partenariat de défense visant à renforcer la coordination le long de près de 800 kilomètres de frontière commune. « Cet accord est la meilleure réponse aux défis sécuritaires », a d’emblée déclaré Rameaux Claude Bireau. « La collaboration permanente entre officiers frontaliers permettra de mieux protéger les populations et de faciliter la libre circulation des réfugiés et des biens », a décliné le ministre Beti Assomo.
Le long de la frontière Cameroun et la RCA des conflits transfrontaliers sont multiples. Ils comprennent l’insécurité due aux incursions de groupes armés centrafricains, le braconnage, le trafic de ressources naturelles et d’armes de divers calibres. Ces violences récurrentes sont à la cause de déplacements des populations. Selon l’UNHCR, 332 000 réfugiés centrafricains vivent au Cameroun. La seule région de l’Est du pays abrite quelque 281 488 d’entre eux. Les régions du Nord et l’Adamaoua en accueillent aussi des milliers de réfugiés. Au 17 juillet 2025, la population de réfugiés et demandeurs d’asile au Cameroun s’élevait à environ 23 545 personnes.
Selon l’UNFPA, cette zone abrite également une population vulnérable en termes de santé maternelle et infantile, exacerbée par la crise et les déplacements forcés.
Impacts régionaux
Le commerce transfrontalier, vital pour la RCA et le Tchad, dépend largement de la stabilité camerounaise. Les corridors Douala-Bangui et Douala-N’Djamena sont souvent à l’origine des conflits entre Camerounais, Tchadiens et Centrafricains, causant parfois des crises diplomatiques. À Garoua-Boulaï au Cameroun, Joséphine L., commerçante centrafricaine, raconte : « Traverser la frontière est devenu un risque permanent. Coupeurs de route, taxes illégales… Nous n’avons jamais la certitude d’arriver. » À l’Extrême-Nord, Moussa M., chauffeur routier, confie sur l’axe Maroua-Kousseri-N’Djamena : « Quand la route est sécurisée, on peut travailler. Sinon, tout s’arrête. Et avec ça, ce sont nos familles qui souffrent. »
Néanmoins, l’intégration régionale avance en zone CEMAC. La route reliant Yaoundé à Brazzaville au Congo, inaugurée en 2021, illustre cette volonté. Cette voie est essentielle pour le transport des biens et des personnes entre les deux pays. La preuve qu’une crise au Cameroun affecterait non seulement l’économie nationale mais aussi celle de ses voisins. Le journaliste Alphonse Ndongo est formel : « Une issue désastreuse de la présidentielle camerounaise aurait des conséquences considérables sur la stabilité régionale. »
Ces accords entre le Cameroun, le Tchad et la RCA dépassent donc la sphère militaire. Ils incarnent une stratégie régionale visant à protéger les populations, sécuriser les frontières, soutenir l’économie et prévenir toute propagation des crises post-électorales ou terroristes.
Mahamat Ben Abdel, à Yaoundé




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