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Pourquoi la Commission de la CEMAC suspend ses activités

La Commission de la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (CEMAC), asphyxiée par une crise financière sans précédent, suspend l’essentiel de ses activités. Derrière cette cessation brutale se dessine une réalité plus large : une intégration régionale devenue structurellement dépendante des États et des bailleurs internationaux, au détriment de son autonomie stratégique.

Immeuble-siège de la Commission de la CEMAC à Bangui en RCA. ©CEMAC

« La situation financière actuelle met en asphyxie le fonctionnement régulier des institutions communautaires. » La phrase, extraite d’une note circulaire signée le 5 février 2026 par le président de la Commission de la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (CEMAC), l’Equatoguinéen Balthazar Engonga Edjo’o, tombe comme un électrochoc à Yaoundé, Libreville, N’Djamena, Bangui, Malabo et Brazzaville. Pour la première fois depuis sa création, l’organe exécutif de l’intégration économique et monétaire en Afrique centrale suspend presque toutes ses activités faute de liquidités disponibles.

La décision marque un point de rupture. Réunions administratives reportées, missions non essentielles annulées, projets institutionnels gelés : la Commission bascule en mode dégradé. Seules les activités jugées hautement stratégiques sont maintenues. Un aveu de fragilité dans une sous-région déjà éprouvée par les chocs macroéconomiques et une dépendance croissante aux financements extérieurs. En tout cas, une crise financière sans précédent pour la CEMAC.

Un budget 2026 pourtant en hausse

Le paradoxe est frappant. Le budget 2026, adopté quelques semaines plus tôt, affiche une enveloppe de 85,92 milliards de FCFA, en hausse de 2,4 %. Une progression largement théorique. Dans les faits, la trésorerie reste exsangue. Les services financiers de la Commission évoquent une dégradation continue depuis plusieurs années, alimentée par un décalage persistant entre les engagements budgétaires et les flux effectivement encaissés.

Cette situation n’a rien d’improvisé. Pour le Pr Désiré Avom, doyen de la Faculté des sciences économiques et de gestion de l’Université de Yaoundé II (Cameroun), interrogé par TV5 Monde, la crise était « prévisible ». Il rappelle que l’ancienne UDEAC fonctionnait sur la base des contributions directes des États, un mécanisme viable tant que les finances publiques restaient solides. La crise de 1994 et la dévaluation du franc CFA ont conduit à une refonte institutionnelle et à la création de la Taxe communautaire d’intégration (TCI), censée garantir une autonomie financière durable.

La taxe d’intégration, talon d’Achille du système

Au cœur de la crise se trouve précisément cette TCI. Prélevée à un taux de 1 % sur les importations hors zone, elle constitue la principale ressource propre de la CEMAC. Mais son efficacité s’est érodée. La collecte s’effectue par les trésors nationaux avant reversement à l’agent comptable communautaire. Or, les transferts tardent ou n’arrivent pas. « Tous les États ne sont pas à jour de leurs contributions », constate Désiré Avom. En 2025, moins de la moitié de la taxe aurait effectivement rejoint les caisses communautaires. Les difficultés budgétaires nationales expliquent en partie ces retards, mais l’économiste pointe surtout un déficit de solidarité régionale.

Dans les faits, le Cameroun joue aujourd’hui un rôle de soutien, comme l’a fait la Guinée équatoriale par le passé, permettant à l’institution de tenir malgré les manquements de certains membres. Face à l’impasse, le président de la Commission a dépêché son vice-président dans plusieurs capitales pour exposer la gravité de la situation. Les retours restent insuffisants. Résultat : des agents communautaires accumulent déjà des arriérés de salaires, tandis que les capacités opérationnelles s’amenuisent.

Plus une alerte qu’un risque de disparition

Pour Désiré Avom, la suspension partielle des activités relève aussi d’une stratégie d’alerte. « C’est une pression douce », analyse-t-il, destinée à interpeller les gouvernements et à rendre visibles les contraintes budgétaires de l’institution. Le risque d’une disparition de la CEMAC reste, selon lui, non envisageable à court terme. L’arrêt provisoire vise surtout à provoquer un sursaut. Cette crise éclate dans un contexte régional tendu. Fin 2025, les réserves de change de la zone ont reculé d’environ 1 300 milliards de FCFA, ravivant le spectre d’un choc monétaire.

Réunis le 22 janvier 2026 à Brazzaville, les chefs d’État ont tenté d’endiguer la dérive. Le sommet de Kintélé a tracé une feuille de route ambitieuse : alignement des lois de finances sur les programmes avec le FMI, renforcement de la discipline budgétaire, généralisation des comptes uniques du Trésor, digitalisation des finances publiques, consolidation du rôle de la BEAC et de la COBAC, et montée en puissance de la BDEAC dans le financement du développement.

L’autonomie financière, enjeu majeur

Derrière cette architecture de réformes, la question clé demeure celle de l’autonomie financière de l’intégration régionale. Faute de ressources propres sécurisées, la CEMAC dépend de plus en plus des appuis du FMI, de la Banque mondiale et de l’Union européenne pour financer ses programmes structurants. Une trajectoire comparable à celle d’autres blocs régionaux du Sud global, mais lourde de conséquences géopolitiques.

Une institution financièrement affaiblie pèse moins dans les négociations internationales et coordonne moins efficacement les politiques régionales. « Notre crédibilité collective est en jeu », avertit Balthazar Engonga Edjo’o. Parmi les pistes avancées figure la mise en place d’un mécanisme autonome de prélèvement de la TCI, hors des circuits budgétaires nationaux. À ce jour, seul le Gabon l’a effectivement instauré, avec un versement de 10,5 milliards de FCFA en 2025.

En attendant, la Commission fonctionne sous perfusion. Cette crise financière de la CEMAC est un véritable frein aux chantiers de libre circulation, d’infrastructures régionales et d’intégration économique accusent déjà des retards. L’arrêt provisoire agit comme un révélateur brutal : sans ressources propres effectives, l’intégration en Afrique centrale demeure suspendue à la bonne volonté des États et au soutien des partenaires extérieurs. Une dépendance qui pourrait coûter, à terme, bien plus cher que quelques lignes budgétaires gelées.

Par Fabrice PORO, à Yaoundé

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