Nos morts ne sont pas des fatalités
Plus de 200 morts en une semaine, en Guinée, en Centrafrique et au Zimbabwe. Trois pays, trois catastrophes, un seul scénario : un danger connu, signalé, ignoré — jusqu’au drame. Et à chaque fois, la même négligence de nos autorités. Combien de fois encore ?
Le 23 août 2026, Conakry, capitale de la Guinée, s’est réveillée sous les décombres d’une montagne d’ordures. La décharge de Dar-es-Salam, dans la commune de Gbessia, s’est effondrée sur des habitations pendant la nuit, sous l’effet de fortes pluies. Bilan officiel : au moins 33 morts. Mais ce qui frappe le plus, ce n’est pas le chiffre. C’est la date. Le 22 août 2017 déjà, la même décharge s’était déjà effondrée, faisant neuf victimes. Depuis, des promesses. Depuis 2024, le Premier ministre guinéen, Amadou Oury Bah, avait multiplié des sorties et des audiences avec des partenaires privés et annoncé la fermeture « prochaine » de cette décharge, qu’il a lui-même qualifiée de danger. Des alertes année après année. La décharge est restée là, jusqu’à ce que l’irréparable se soit produit la nuit du 22 au 23 août 2026.

Quelques jours plus tôt, le 18 août, à Zamboyé, sur le site minier artisanal, à la frontière entre le Cameroun et la Centrafrique, la terre s’est effondrée sur des dizaines de mineurs. Le bilan officiel communiqué par le ministre centrafricain des Mines et de la Géologie, Rufin Benam-Beltoungou, fait état de 49 morts. Sur le terrain, des sources locales parlent de plus du double, jusqu’à une centaine de victimes. Là encore, rien d’imprévisible : l’exploitation artisanale de l’or dans cette région se pratique depuis des années dans des conditions connues de tous, sans encadrement suffisant. Le site a été fermé après le drame. Pourquoi seulement après ?
Et puis il y a ce ferry gouvernemental qui a chaviré le 11 août sur le lac Kariba, au Zimbabwe, faisant à ce jour 94 morts. Un bateau appartenant à l’État lui-même, qui coule avec ses passagers, une semaine après l’accident, pendant que la police continue de repêcher des corps.
Rien n’était imprévisible
Trois drames, trois pays, une seule et même vérité qu’il faut avoir le courage de nommer : aucune de ces catastrophes n’était une fatalité. Chacune était annoncée, documentée, redoutée par ceux qui vivaient à leur contact quotidien. Les habitants de Dar-es-Salam le disaient depuis des décennies. Les mineurs de Zamboyé connaissaient l’instabilité de leur sol. Un ferry public ne devrait jamais chavirer par négligence d’entretien ou de contrôle de charge. Dans les trois cas, ce ne sont pas des éléments extérieurs et imprévisibles qui ont tué. C’est l’inaction. C’est le renoncement à faire ce que la fonction publique doit, par définition, garantir : la sécurité des populations.
Il y a quelque chose d’obscène à voir, à chaque catastrophe, les mêmes images se répéter : ministres qui se déplacent sur les lieux du drame, corps alignés, communiqués de condoléances, promesses de commissions d’enquête. Puis le silence, jusqu’au prochain effondrement. Combien de décharges, à travers le continent, menacent aujourd’hui des quartiers entiers dans l’indifférence des autorités ? Ils sont également nombreux ces sites miniers, connus des services de l’État, qui continuent d’employer des hommes sans la moindre norme de sécurité. Combien d’embarcations, publiques ou privées, surchargées et mal entretenues, continuent de sillonner nos fleuves et nos lacs sans contrôle sérieux ?
Cette question ne doit pas rester rhétorique. Elle appelle des réponses concrètes et exige une responsabilité clairement assumée. Il ne s’agit pas de nier les contraintes budgétaires réelles de nombreux États africains, ni la complexité de réguler l’orpaillage artisanal ou l’urbanisation informelle. Mais la contrainte budgétaire n’explique pas tout, et surtout pas l’inaction pure et simple lorsque les responsables ont signalé, documenté, parfois même reconnu publiquement le danger, comme ce fut le cas à Dar-es-Salam.
Nommer, sanctionner, prévenir
La responsabilité collective que nous appelons de nos vœux commence par un principe simple : un risque identifié et non traité relève de la négligence, et lorsque la négligence de nos autorités coûte des vies, nous ne pouvons plus la traiter comme un simple fait divers suivi d’un deuil national de façade. Nous devons la nommer. Nous devons, quand la loi le permet, l’établir et la sanctionner. Et surtout, nous devons la prévenir, par une culture de gestion des risques que nos administrations, à trop d’échelons, font aujourd’hui cruellement défaut.
Nos concitoyens ne demandent pas l’impossible. Ils demandent que les autorités ferment les décharges menaçantes avant qu’elles ne s’effondrent, que les responsables contrôlent réellement les sites miniers dangereux avant l’accident et non après, que les services compétents entretiennent les bateaux publics et limitent leur charge avant le naufrage. Ils demandent, en somme, que gouverner signifie autre chose que gérer les conséquences d’un désastre que l’on savait venir.
Conakry pleure ses morts. Zamboyé cherche encore les siens sous la terre. Le lac Kariba continue de rendre des corps. À chacune de ces tragédies, une question doit désormais accompagner le deuil, et ne plus jamais s’effacer avec lui : qui savait, et pourquoi n’a-t-on rien fait ?
Par Les Faits D’Ici




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