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L’or africain échappe (encore) aux caisses des États

Depuis trois ans, les politiques minières placent la traçabilité de l’or en Afrique au cœur de leurs priorités. Les écarts entre la production déclarée, les exportations officielles et les données d’importation internationales font de ce minerais un révélateur des failles graves. Explications.

La mine d’or de Basili en République démocratique du Congo. ©Pascaline Kavuo, GPJ

À la lecture des rapports successifs de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), une réalité s’impose : malgré des réformes à répétition, l’or africain continue de circuler largement hors des radars des États producteurs. Partout sur le continent, les politiques minières érigent la traçabilité en priorité, mais derrière la technicité des chaînes d’approvisionnement se joue un enjeu autrement plus stratégique : reprendre le contrôle de la valeur aurifère, fiabiliser les statistiques publiques et sécuriser des recettes budgétaires vitales.

Le Cameroun en a offert une démonstration brutale en décembre 2025. Le rapport ITIE 2023 a mis au jour un écart spectaculaire entre la production officiellement déclarée — 953 kilogrammes —, les exportations enregistrées par l’administration — 22,3 kilogrammes — et les 15,2 tonnes d’or d’origine camerounaise déclarées à l’importation, notamment par les Émirats arabes unis (EAU). Un gouffre statistique qui dépasse la simple défaillance administrative et pose, au cœur des États africains, la question de la souveraineté budgétaire.

De Yaoundé à Bamako, de Kinshasa à Accra, l’or africain révèle une même fracture : celle qui sépare la production réelle des chiffres officiels. Malgré les discours sur la traçabilité et les réformes institutionnelles, une part massive de l’or extrait du continent continue d’échapper aux circuits déclarés, privant les États de recettes vitales et fragilisant leurs budgets.

Cameroun : tension autour des chiffres

Le gouvernement a réagi le 29 décembre 2025. Dans un communiqué officiel, le ministre des Mines, Fuh Calistus Gentry, a expliqué ces écarts par le caractère artisanal et semi-mécanisé de l’exploitation aurifère. « L’or produit au Cameroun provient essentiellement de l’artisanat minier […] sans étude de faisabilité préalable permettant à l’État d’anticiper la production attendue », a-t-il déclaré. Cette justification n’a pas convaincu l’opposition ni une partie de la société civile. Lors de la session parlementaire de novembre 2025, Joshua Osih, député de l’opposition, dénonçait déjà l’incapacité des institutions à auditer les recettes minières : « Les chiffres que le gouvernement produit ne sont pas justes. […] Sinon, c’est tout l’exercice budgétaire qui est biaisé. »

Sur le plan institutionnel, le Cameroun s’est pourtant doté d’outils ambitieux. La réforme du Code minier de 2016, renforcée en 2020 par la création de la Société nationale des mines (Sonamines), a confié à cette entreprise publique le contrôle de la production aurifère et l’exclusivité de sa commercialisation. Dans les faits, ce dispositif montre ses limites. Le ministre reconnaît que la Sonamines travaille « sur la base de déclarations généralement non sincères et incomplètes ». Avec un budget de 9,5 milliards de F CFA — dont 5 milliards consacrés à la commercialisation — l’entreprise peine à couvrir un territoire vaste et une filière largement informelle.

Cette situation entraîne des pertes fiscales difficiles à quantifier, mais potentiellement majeures pour un pays où les recettes minières restent marginales dans le budget de l’État. Les enquêtes de presse, notamment celle publiée par Jeune Afrique en août 2025, pointent également la politisation du secteur, où des réseaux d’influence captent une partie de la rente en dehors de tout circuit officiel.

RDC : organiser l’informel

La République démocratique du Congo (RDC) affronte une situation structurellement comparable, mais à une échelle bien plus vaste. Selon les estimations de l’ITIE, 80 à 90 % de l’or artisanal congolais échappent aux circuits officiels, privant l’État de recettes fiscales et brouillant les statistiques macroéconomiques. Pour répondre à cette fuite, Kinshasa a lancé l’Initiative pour la traçabilité de l’or artisanal (ITOA), avec l’appui de l’ITIE et d’organisations internationales. Le Centre d’expertise, d’évaluation et de certification des substances minérales précieuses et semi-précieuses (CEEC), organe public chargé du contrôle, poursuit plusieurs objectifs : identifier les sites, enregistrer les coopératives, certifier les exportations et lutter contre le blanchiment.

Lors d’un forum régional en 2023, le directeur général du CEEC expliquait que la traçabilité devait permettre de fiabiliser les statistiques et d’augmenter les recettes de l’État. Dans la pratique, les résultats demeurent partiels. L’insécurité persistante dans certaines zones minières, le sous-financement des coopératives et l’absence d’une base de données nationale pleinement opérationnelle freinent la mise en œuvre des réformes. Néanmoins, la RDC assume désormais l’or artisanal comme un pilier économique à structurer, et non plus comme un secteur marginal.

Mali : l’angle mort fiscal

Au Mali, troisième producteur d’or du continent, la traçabilité s’inscrit directement dans les enjeux sécuritaires. Pour soutenir l’effort de guerre contre les groupes jihadistes, Bamako a instauré d’importantes exonérations fiscales, dont une franchise mensuelle de 50 kg d’or exporté sans taxe. Cette décision a créé un puissant appel d’air pour les trafics régionaux. Des rapports d’enquête, notamment ceux de l’Institute for Security Studies (ISS), montrent que des volumes significatifs d’or exportés via le Mali proviennent en réalité de pays voisins, avant de transiter vers Dubaï sans déclaration complète.

En 2016, par exemple, le pays a officiellement exporté 67 tonnes d’or pour une valeur totale de 2,2 milliards de dollars US. Sur ce total, 46,9 tonnes ont été extraites par des producteurs industriels et les 20,1 tonnes restantes par des procédés artisanaux. Or, en 2016, bien que les EAU aient importé 1,52 milliard de dollars d’or malien, Bamako n’enregistrait que 216 millions de dollars d’exportations d’or. De même, en 2014, la production d’or déclarée par le Mali était de 45,8 tonnes alors que les EAU déclaraient 59,9 tonnes d’or en provenance du Mali.

Cette situation entraîne une double conséquence : l’effondrement des recettes fiscales et le financement indirect de groupes armés. Ici, l’absence de traçabilité ne relève plus d’une simple faiblesse administrative ; elle constitue un risque macro-budgétaire et sécuritaire.

Cette situation entraîne une double conséquence : l’effondrement des recettes fiscales et le financement indirect de groupes armés. Ici, l’absence de traçabilité ne relève plus d’une simple faiblesse administrative ; elle constitue un risque macro-budgétaire et sécuritaire.

Ghana : le pari de la centralisation

À l’opposé, le Ghana s’impose comme le laboratoire le plus avancé de la formalisation aurifère. En 2025, Accra a créé le Ghana Gold Board (GoldBod), auquel l’État a confié le monopole de l’achat et de l’exportation de l’or issu de l’orpaillage et des mines à petite échelle. L’objectif est clair : aligner la production nationale, les exportations et les réserves officielles. GoldBod s’appuie sur un dispositif technologique inédit en Afrique de l’Ouest, fondé sur l’usage de la blockchain pour enregistrer chaque étape du parcours de l’or, de la mine au comptoir d’exportation.

Selon les données publiées par l’agence fin 2025, cette centralisation a contribué à une hausse de 30% des exportations légales d’or artisanal en 2024 et à l’accumulation de près de 37 tonnes de réserves d’or. Cette stratégie suscite des critiques — risque de distorsion des prix, dépendance accrue à un acheteur public — mais elle traduit une volonté affirmée de transformer la traçabilité en instrument budgétaire.

L’équation traçabilité et crédibilité

La comparaison entre la Sonamines (Cameroun), le CEEC (RDC) et le GoldBod (Ghana) révèle une constante : la traçabilité ne produit d’effets que lorsque l’État lui associe des moyens financiers, technologiques et coercitifs suffisants. Là où les institutions restent sous-dotées ou s’appuient sur des déclarations volontaires, les écarts statistiques persistent et les pertes fiscales restent invisibles dans les budgets nationaux. À l’inverse, lorsque l’État assume pleinement son rôle d’acheteur, de contrôleur et de certificateur, il améliore la captation de valeur, au prix d’une intervention publique plus lourde.

En Afrique, l’or ne constitue plus seulement une ressource d’exportation. Il est devenu un test de crédibilité budgétaire. Les écarts observés au Cameroun, en RDC et au Mali montrent que l’absence de traçabilité fragilise les prévisions fiscales, alimente les déficits et affaiblit la confiance des partenaires internationaux. À l’inverse, les expériences ghanéennes — mais aussi guinéennes ou ivoiriennes — démontrent qu’une chaîne d’approvisionnement formalisée renforce la capacité de l’État à transformer l’or en ressource publique mesurable.

Une limite structurelle demeure toutefois : tant que l’orpaillage artisanal continuera de faire vivre des millions de personnes hors des circuits formels, la traçabilité restera un chantier politique autant qu’économique. Dans ce rapport de force discret entre États, marchés et réseaux informels, la souveraineté budgétaire africaine se joue désormais gramme par gramme.

Par Fabrice PORO, à Yaoundé

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