Les États du Sahel, entre certitudes affichées et incertitudes
A l’issue d’un sommet à Bamako au Mali, le 23 décembre, les dirigeants militaires ont doté leur Confédération d’outils de puissance (force unifiée, banque, TV), et entendent en Afrique de l’Ouest. Mais entre menaces persistantes et attentes sociales croissantes, les Etats du Sahel jouent leur crédibilité. Analyse des discours…

L’Alliance des États du Sahel (AES) – qui réunit le Burkina Faso, le Mali et le Niger – franchit une étape symbolique majeure avec la passation de présidence de l’organisation, à Bamako, le 23 décembre 2025. À l’issue du deuxième sommet des dirigeants de l’AES, le capitaine Ibrahim Traoré, président du Faso, prend officiellement la tête d’une architecture politique encore jeune. Cette confédération assume une ambition souverainiste forte, tout en portant des fragilités structurelles et des incertitudes que nul ne peut ignorer. La Force unifiée de l’AES, présentée comme socle stratégique de défense commune face au terrorisme et aux menaces hybrides, confirme la volonté d’aller au-delà des discours pour structurer un véritable outil de puissance régionale. Au total, 37 résolutions sont consignées dans le communiqué final.
Pourtant, cet élan s’accompagne d’une lucidité crue. Les dirigeants promettent de ne plus « courber l’échine » et d’éviter « l’hiver noir » imposé par les forces hostiles à leur projet, mais chacun sait désormais que l’alliance mise sa crédibilité sur sa capacité à honorer ses engagements. Derrière les déclarations de fermeté, un constat s’impose donc : l’AES, créée en septembre 2023, entre dans une phase décisive où la pression sécuritaire, diplomatique, économique et politique pourrait peser lourdement sur son avenir, jusqu’au prochain sommet annoncé comme celui de la consolidation… ou celui des interrogations.
En quête de légitimité
Au sortir du sommet, les dirigeants affichent un discours d’assurance et de continuité. Ibrahim Traoré, nouveau président en exercice de la Confédération, martèle que « le combat continue » et appelle à renforcer l’engagement dans les trois domaines stratégiques de l’AES : défense, diplomatie et développement. Cette volonté « d’aller plus vite, plus loin » crée une nouvelle pression : ne plus décevoir des populations galvanisées par la rhétorique souverainiste, mais désormais en attente de résultats tangibles. Le 20 décembre, les autorités lancent officiellement la Force unifiée du Sahel, dans un contexte déjà marqué par des débats.
Lors de cette prise d’armes, le Malien Assimi Goïta insiste sur les « acquis majeurs » engrangés : constitution d’une force militaire intégrée, mise en place progressive d’une dynamique d’intégration économique, inauguration d’institutions financières et médiatiques comme la Banque confédérale d’investissement et de développement (BCID-AES) ou AES TV. Ces instruments stratégiques complètent la radio Daandè Liptako au Burkina Faso et un organe de presse écrite basé au Niger. « La Confédération », affirme-t-il, « constitue désormais une réalité politique et géopolitique dont la voix compte ». Pourtant, derrière cette confiance affichée, persiste une interrogation majeure : l’AES possède-t-elle réellement la capacité de transformer ses proclamations politiques en politiques publiques opérationnelles ?
Menaces persistantes
Sur le plan sécuritaire, les dirigeants expriment à la fois le sentiment d’une victoire progressive et la conscience d’un combat loin d’être achevé. Assimi Goïta résume cette évolution par une formule forte : « la peur a changé de camp ». Dans le même souffle, Traoré appelle pourtant les forces à « attacher les ceintures », en évoquant des « opérations de grande envergure » à venir. Pour lui, « l’hiver noir arrive. Il sera très froid, sanglant, meurtrier. Nous nous sommes évertués à construire des grandes montagnes pour briser le vent de l’hiver qui devrait s’abattre sur nos communautés. Malheureusement, force est de constater que certains noirs se transforment en loups. » Cette déclaration traduit implicitement une réalité incontestable : la menace sécuritaire persiste et pourrait même s’intensifier.
Les trois dirigeants désignent à plusieurs reprises des ennemis multiples — terrorisme, forces « impérialistes », « valets locaux », « réseaux d’influence ». Tiani, avec un langage frontal, évoque des « puissances impérialistes déterminées à briser notre élan » et dénonce « des manœuvres perfides ». Ce choix lexical ne relève pas du hasard : l’AES ne s’inscrit pas dans une perspective de normalisation rapide, mais dans une confrontation prolongée, politique, militaire et diplomatique.
Cette posture de résistance permanente consolide sans doute le narratif politique, mais elle expose aussi la Confédération à un risque lourd : entretenir durablement une logique de siège peut souder les opinions à court terme, tout en imposant des résultats rapides et concrets. Le prochain sommet s’annonce ainsi comme un moment de vérité : les avancées militaires devront se doubler de progrès visibles dans la vie quotidienne des populations.
Diplomatie sous tension ?
Sur le plan diplomatique, le capitaine Traoré affiche une position sans ambiguïté. Il affirme vouloir se retirer de « certaines organisations inutiles » afin de « se concentrer sur l’essentiel ». Cette orientation marque une rupture nette avec les cadres régionaux et internationaux classiques. Pour le général Tiani, cette rupture relève d’un choix historique assumé et non d’un accident politique. « Désormais, les décisions qui concernent nos peuples se prennent à Ouagadougou, Bamako et Niamey », répète-t-il.
Cependant, ce positionnement, volontairement détaché des mécanismes traditionnels de coopération internationale, porte une double réalité : il renforce l’identité politique et l’indépendance stratégique de l’AES, mais il accentue aussi le risque d’un isolement diplomatique croissant, avec des conséquences potentielles sur le financement, les investissements et la coopération économique. Dans un contexte où l’intégration régionale demeure un levier essentiel de développement en Afrique, l’AES doit encore démontrer que son modèle alternatif peut fonctionner dans la durée. Or, l’économie sahélienne ne peut reposer uniquement sur la volonté politique.
Le pari du développement
Les trois dirigeants placent la question du développement au cœur de leur vision. Ibrahim Traoré insiste sur l’« autosuffisance alimentaire », les « grands projets d’infrastructures et d’industries » et l’urgence économique. Goïta met en avant les outils déjà instaurés, tandis que Tiani souligne la nécessité de rompre avec les « contrats léonins » du passé. Leur ambition s’affirme clairement : faire du développement l’autre pilier de la souveraineté. Mais le défi demeure immense. Les économies de l’AES affrontent toujours de fortes pressions budgétaires, une dépendance encore marquée à l’aide extérieure malgré le discours d’autonomie, des zones rurales fragilisées par les déplacements de populations et une attente sociale croissante.
Si les discours mobilisent, les mécanismes concrets de financement et d’exécution restent encore à préciser. L’inauguration, le 23 décembre 2025, à Bamako, de la BCID-AES, institution financière commune aux trois pays, nourrit cependant des espoirs. Dotée d’un capital initial de 500 milliards FCFA, cette banque sous-régionale « mobilise les ressources souveraines et finance des projets prioritaires dans les trois États membres de l’AES ». La prochaine étape institutionnelle devra donc clarifier les modalités de priorisation, de financement et de mise en œuvre de ces projets, au-delà des proclamations politiques.
Un avenir d’espoir et de prudence
Aujourd’hui, l’AES s’appuie indéniablement sur une base politique consolidée et sur une dynamique populaire rare, nées d’une volonté commune de ses États fondateurs de prendre leur destin en main. Les dirigeants parviennent à structurer un projet identitaire puissant, reposant sur la souveraineté, la sécurité, la dignité et la solidarité sahélienne, donnant à la Confédération une visibilité et une légitimité encore inimaginables il y a quelques mois. La mise en place de la Force unifiée et l’inauguration d’institutions structurantes, comme la Banque confédérale ou AES TV, illustrent la détermination des dirigeants à traduire les mots en actes concrets.
Cependant, la Confédération entre désormais dans la phase la plus délicate de son existence : celle où les discours doivent s’aligner sur des résultats vérifiables, sous le regard attentif de populations désormais conscientes et exigeantes. Entre menaces externes, défis sécuritaires persistants, tensions diplomatiques assumées et exigences économiques considérables, le Sahel confédéré avance avec détermination, mais sur une ligne étroite. Le prochain sommet de l’AES ne se réduira pas à une rencontre institutionnelle : il constituera un espace d’évaluation d’une promesse historique.
En attendant, l’AES continue de se projeter entre lutte et espérance. Comme l’affirme Ibrahim Traoré, « nous ne devons plus dormir ». Reste désormais à savoir si cette vigilance permanente nourrira une consolidation durable… ou révélera un combat dont l’issue demeure encore incertaine.
Par Kader DOUMBIA, à Bamako




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