Le Togo rejoint le cercle des pays africains sans visa d’entrée
En annonçant le 18 mai, la suppression des visas d’entrée pour tous les citoyens africains, le Togo rejoint le cercle encore restreint des États misant sur la libre circulation pour accélérer l’intégration du continent. Une décision qui relance le débat sur l’Afrique sans frontières.

Le gouvernement togolais franchit une nouvelle étape dans sa politique d’intégration africaine. Dans un communiqué signé le 18 mai 2026 par le ministre de la Sécurité, le colonel Calixte Batossie Madjoulba, les autorités annoncent l’exemption de visa d’entrée sur le territoire togolais pour tous les ressortissants des États africains détenteurs d’un passeport national en cours de validité. Cette décision, entrée en vigueur immédiatement, traduit selon Lomé « la volonté constante des plus hautes autorités togolaises de promouvoir l’intégration africaine, de renforcer la libre circulation des personnes et des biens et de favoriser une coopération accrue entre les États et les peuples du continent ».
L’exemption concerne des séjours d’une durée maximale de 30 jours. Toutefois, les autorités précisent que cette mesure ne dispense pas les voyageurs du respect des formalités de sécurité, d’immigration et de santé publique applicables à l’entrée sur le territoire national. Ainsi, les voyageurs africains devront toujours effectuer une déclaration préalable sur la plateforme gouvernementale dédiée, au moins 24 heures avant leur arrivée. Cette démarche permet d’obtenir un « bordereau de voyage » à présenter aux postes frontaliers.
Une dynamique africaine d’ouverture
Avec cette annonce, le Togo rejoint le cercle encore restreint des pays africains ayant supprimé les visas pour les ressortissants du continent. Depuis plusieurs années, la question de la libre circulation revient au cœur des politiques d’intégration africaine. Le Rwanda fait figure de pionnier avec une exemption totale de visa pour tous les citoyens africains depuis 2023. La Gambie applique également une politique d’accès sans visa depuis 2020, tandis que les Seychelles maintiennent depuis plusieurs années un régime de libre entrée pour les Africains.
Le Bénin a, lui aussi, fortement assoupli son régime migratoire en exemptant la majorité des pays africains de visa, même si certaines restrictions ont été réintroduites pour quelques États spécifiques. Le Ghana a choisi une formule intermédiaire en supprimant les frais de visa pour les détenteurs de passeports africains. Le Kenya apparaît aujourd’hui comme l’un des pays les plus offensifs sur cette question. Nairobi a officiellement supprimé l’obligation de visa pour l’ensemble des ressortissants africains, à l’exception de la Libye et de la Somalie, invoquant des raisons sécuritaires. Les citoyens africains n’ont plus besoin d’effectuer de demandes d’autorisations électroniques de voyage ni de payer des frais administratifs.
Les visiteurs africains peuvent désormais séjourner jusqu’à deux mois au Kenya, tandis que les ressortissants de la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) bénéficient d’une durée de séjour de six mois conformément aux protocoles régionaux de libre circulation. Les autorités kényanes présentent cette réforme comme un levier destiné à soutenir les politiques de ciel ouvert, dynamiser le tourisme et stimuler les échanges économiques intra-africains.
Le Kenya et la tendance mondiale
Au-delà du continent africain, certains États commencent également à revoir plus largement leurs politiques migratoires. Le Kenya a notamment étendu sa réforme à plusieurs pays du monde en remplaçant les visas classiques par une simple autorisation électronique de voyage (ETA). Cette stratégie vise à simplifier les procédures administratives, réduire les barrières à l’entrée et améliorer l’attractivité touristique et économique du pays. Nairobi espère ainsi se positionner comme une porte d’entrée majeure vers l’Afrique de l’Est.
Ces réformes s’inscrivent dans la logique de l’intégration africaine défendue depuis les indépendances par les dirigeants panafricanistes, puis reprise par l’Union africaine à travers l’Agenda 2063 et la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). L’Union africaine avait d’ailleurs présenté en 2016 son projet de passeport africain destiné à favoriser la libre circulation sur le continent. Mais dix ans plus tard, cette ambition peine encore à se concrétiser à grande échelle.
Selon les données de l’Indice d’ouverture sur les visas en Afrique de la Banque africaine de développement, les Africains ont encore besoin d’un visa pour voyager dans plus de la moitié des pays du continent. Seule une minorité d’États permet aujourd’hui une circulation totalement libre aux citoyens africains.
Les freins persistants à la libre circulation
Malgré les avancées enregistrées ces dernières années, plusieurs obstacles continuent de freiner l’émergence d’une véritable mobilité africaine. Le premier frein reste l’héritage colonial. Avant le partage de l’Afrique lors de la conférence de Berlin de 1884-1885, les populations circulaient librement entre royaumes, empires et espaces commerciaux. Les frontières actuelles, héritées de la colonisation, ont fragmenté des peuples historiquement liés par la langue, la culture ou le commerce.
Après les indépendances, les États africains ont conservé ces frontières administratives et les dispositifs de contrôle hérités des puissances coloniales. Les visas sont progressivement devenus des instruments de souveraineté permettant aux gouvernements de contrôler les flux migratoires et de sécuriser leurs territoires. Les préoccupations sécuritaires constituent également un frein majeur. Face au terrorisme, aux trafics transfrontaliers ou à l’immigration clandestine, plusieurs États hésitent encore à ouvrir totalement leurs frontières. C’est notamment pour cette raison que le Kenya maintient des restrictions pour la Somalie et la Libye.
À cela s’ajoutent les difficultés économiques et infrastructurelles. Les billets d’avion intra-africains demeurent parmi les plus coûteux au monde, les routes transfrontalières restent souvent dégradées et les connexions ferroviaires limitées. Pour de nombreux Africains, voyager d’un pays à un autre demeure encore un luxe inaccessible. L’entrepreneur ivoirien Stanislas Zézé résumait récemment cette contradiction en s’interrogeant : « Pourquoi les citoyens de l’Union européenne voyagent partout en Europe sans visa, et pas les citoyens de l’Union africaine en Afrique ? »
Par Hervé KOFFI, à Lomé




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