Chargement en cours
Publicité

Le commerce mondial en crise, l’Afrique à la croisée des choix

Dans les couloirs poussiéreux des marchés africains, dans les ports saturés de conteneurs, sur ces routes cabossées qui relient les capitales aux zones de production, le commerce en Afrique est loin des grandes théories du libre-échange. Il est lent, coûteux, incertain. Et pourtant, il tient. Par résilience, surtout. Ici, commercer relève souvent du parcours d’obstacles. Un produit peut franchir plusieurs frontières invisibles avant même d’atteindre un port officiel. Une PME peut patienter des semaines pour obtenir un document administratif. Une exportation peut perdre toute compétitivité, étouffée par des coûts logistiques prohibitifs. Dans cet environnement, le commerce n’est pas qu’une activité économique : c’est une lutte quotidienne contre des systèmes qui peinent à suivre le rythme du monde. Et pendant longtemps, cette réalité est restée en marge des grandes décisions qui structurent les échanges internationaux.

Économie camerounaise : scène d’activité illustrant les dynamiques du commerce et des échanges au Cameroun. © AFP/23 mars 2025

C’est dans ce contexte que l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pose ses valises à Yaoundé, du 26 au 29 mars 2026, pour sa 14e Conférence ministérielle. Pas simplement comme une institution venue tenir une rencontre de plus, mais comme le symbole d’un système à bout de souffle. Le paradoxe est frappant : jamais le commerce mondial n’a pesé autant — près de 33 000 milliards de dollars — et jamais il n’a semblé aussi fragmenté. Protectionnisme assumé, guerres commerciales larvées, chaînes de valeur désorganisées… L’ordre commercial international vacille. Et avec lui, les espoirs de nombreux pays africains.

Et l’Afrique, dans tout cela ?

La Directrice générale de l’OMC, la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala, ne s’y trompe pas. En marge de cette conférence, elle a lancé un avertissement clair : le ralentissement du commerce mondial doit être perçu comme une « sonnette d’alarme ». Elle insiste : « le statu quo n’est pas une option ». Une formule lourde de sens. Elle dit, en creux, que le système actuel ne fonctionne plus pour une grande partie du monde.

Avec moins de 3 % du commerce mondial, le continent reste marginalisé. Non pas par manque de potentiel, mais sous le poids d’handicaps accumulés : dépendance aux matières premières, faiblesse industrielle, coûts logistiques élevés, intégration régionale encore fragile. À cela s’ajoute une réalité plus subtile, mais décisive : des règles du commerce international souvent conçues sans intégrer pleinement les trajectoires de développement africaines.

Comme le souligne l’experte en politique commerciale Hermine Azambou Mbarga, le problème est aussi historique : « des règles conçues dans les années 1990 peinent à refléter les nouvelles réalités ». Aujourd’hui, le commerce ne se limite plus aux marchandises. Il englobe les données, les services, les plateformes numériques, les chaînes de valeur globalisées. Et dans cet écosystème en mutation, les pays africains arrivent souvent avec un temps de retard.

Le diktat des grandes puissances

Derrière les blocages de l’OMC se joue une fracture géopolitique profonde. Les grandes puissances redéfinissent les règles à leur avantage, quitte à contourner les mécanismes multilatéraux. Résultat : l’Organe d’appel, censé arbitrer les différends, est paralysé. Et sans arbitre, le commerce mondial glisse vers un rapport de force brut. Dans ce jeu, l’Afrique est doublement exposée : vulnérable face aux chocs extérieurs, et encore insuffisamment armée pour peser dans les négociations.

C’est peut-être là que se situe le véritable enjeu de Yaoundé. L’Afrique peut-elle continuer à subir les règles du commerce mondial, ou doit-elle désormais contribuer à les écrire ? La réponse semble de plus en plus pencher vers la seconde option.

La montée en puissance de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) en est une illustration concrète. Elle traduit une volonté de structurer un marché interne, de renforcer les chaînes de valeur locales, de parler d’une seule voix. Une ambition capable de transformer la place du continent dans les échanges mondiaux. Mais elle implique des choix politiques forts : investir dans les infrastructures, soutenir l’industrialisation, protéger intelligemment les industries naissantes, former des négociateurs capables de défendre des positions africaines cohérentes. Car aujourd’hui, le multilatéralisme, tel qu’il fonctionne, ne garantit plus à lui seul l’équité.

Yaoundé ne sera pas un miracle. Comme le rappelle Hermine Azambou Mbarga, il s’agit avant tout d’un « test » : celui de la capacité de l’OMC à se réinventer. Mais c’est aussi, en filigrane, un test pour l’Afrique elle-même. Car au fond, la question n’est plus seulement de savoir si le commerce mondial peut devenir plus juste. Elle est de savoir si ceux qui en ont longtemps été les marges sont prêts à en devenir des acteurs centraux. Et peut-être que, pour une fois, l’histoire pourrait commencer ici. Au Cameroun. En Afrique.

Par la Rédaction

Laisser un commentaire