La CAN tous les quatre ans, une réforme controversée
Alors que la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) s’ouvre ce 21 décembre au Maroc, la décision de la CAF de passer à un cycle quadriennal divise joueurs, entraîneurs et passionnés. Entre inquiétudes sur l’identité du tournoi et nécessité d’assurer sa survie économique, le football africain se retrouve à un tournant historique.

La Coupe d’Afrique des Nations s’ouvre ce 21 décembre au Maroc, mais cette édition débute dans un climat amer pour les passionnés de football africain. La décision de la Confédération africaine de football (CAF) d’instaurer une périodicité de quatre ans pour la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) à partir de 2028 est perçue par beaucoup comme un coup porté à l’identité du football continental. La prochaine édition aura bien lieu en 2027, au Kenya, en Ouganda et en Tanzanie, puis celle qui suivra ne se tiendra pas en 2029 mais dès 2028, avant de s’aligner définitivement sur un cycle quadriennal. Ce changement s’inscrit, selon le président de la CAF Patrice Motsepe, dans une volonté de restructurer le football africain afin que son calendrier « soit davantage harmonisé avec celui du reste du monde ».
Le patron de la CAF ajoute qu’une nouvelle compétition verra le jour à partir de 2029 : la Ligue des nations africaines (CAF Nations League). « Après la Coupe du monde des clubs de la FIFA en 2029, nous aurons la première Ligue des nations africaines… avec plus de prize-money, plus de ressources, plus de compétition », précise-t-il.
Des réactions très partagées
Pour les détracteurs de cette réforme, il s’agit ni plus ni moins de la mort annoncée d’un modèle sportif et culturel, mais aussi du signe d’une CAF désormais fortement influencée par la FIFA et même l’UEFA. Des légendes comme El Hadj Diouf, Habib Beye ou Samuel Eto’o se sont clairement opposées au passage de la CAN à quatre ans. « C’est un véritable choc parce que la CAN est importante sur le continent. Pour moi, il y a un risque de perdre son identité, son charme. C’est crucial parce que tous les joueurs africains attendent toujours cette compétition, et la repousser tous les quatre ans va priver certains d’entre eux d’une opportunité de se montrer », analyse Amir Abdou, ancien sélectionneur des Comores et de la Mauritanie.
Déjà en 2017, l’ex-international sénégalais Habib Beye soulignait : « C’est une compétition exceptionnelle pour le football africain. Il est plus judicieux de l’organiser tous les deux ans plutôt que tous les quatre ans. » Ce basculement n’est pourtant pas fortuit. Dès 2020, Gianni Infantino plaidait déjà pour une CAN quadriennale. À l’époque, plusieurs voix africaines s’étaient élevées, dont celle de Samuel Eto’o, encore simple icône du football et non président de la Fecafoot. Il rejetait fermement cette idée, estimant qu’elle servait avant tout les intérêts des clubs européens. « Est-ce l’intérêt des Africains d’organiser une CAN tous les quatre ans ? Je crois que c’est plutôt celui des Européens », dénonçait-il, accusant une logique coloniale persistante dans la gouvernance mondiale du football.
Un impératif de survie pour la CAN ?
Aujourd’hui pourtant, la décision est actée par Patrice Motsepe. Et c’est là qu’un autre débat s’ouvre, porté notamment par Alexandre Siewe, ancien Directeur de la Communication de la CAF. Pour lui, cette réforme n’est pas une trahison mais un impératif de survie économique. La CAN biennale, affirme-t-il, était devenue un modèle économiquement toxique pour la CAF et ruineux pour les États africains. Avec un budget annuel d’environ 100 millions de dollars, la CAF dépendait à plus de 60 % des revenus générés presque exclusivement par la CAN, une véritable monoculture financière dangereuse, qui empêchait toute vision stratégique à long terme et rendait l’institution vulnérable aux pressions extérieures.
Le coût pour les pays organisateurs était tout aussi écrasant. Organiser une CAN n’était plus seulement une fête, mais une épreuve budgétaire majeure : stades, routes, hôtels, sécurité, normalisation FIFA… Les dépenses pouvaient atteindre 500 millions de dollars, voire dépasser le milliard comme au Maroc. Et une fois la compétition terminée, restaient souvent des infrastructures sous-utilisées, coûteuses à entretenir, véritables « éléphants blancs » hérités d’une logique événementielle sans vision durable.
« Issa Hayatou est vraiment mort »
Pour certains observateurs, passer de deux à quatre ans « affaiblit la CAF » en la rendant « moins indépendante et moins autonome », selon Amir Abdou. L’époque où l’Afrique, forte de ses 54 fédérations, pesait réellement dans les décisions mondiales semble révolue. Depuis le départ d’Issa Hayatou, président de la CAF de 1988 à 2017, l’institution paraît avoir perdu sa souveraineté footballistique. Preuve supplémentaire : elle n’a même plus réussi à respecter sa propre périodicité. La CAN 2019, prévue en janvier-février au Cameroun, s’est finalement tenue en juin en Égypte. En 2021, retour au calendrier habituel… mais la compétition ne se jouera qu’en 2022 au Cameroun. Programmée pour juin 2023 en Côte d’Ivoire, la CAN sera repoussée à janvier 2024 en raison des pluies, avant de débuter cette année en décembre.
Depuis 2017, la CAN navigue ainsi au gré des pressions, sans stabilité ni autorité sur son calendrier. Cette valse permanente illustre l’affaiblissement du pouvoir africain dans la gouvernance mondiale du football. « La CAN perturbe les saisons européennes, c’est vrai, mais l’Afrique pèse aussi dans le football mondial et elle doit être respectée », rappelle Amir Abdou. La CAN s’ouvre ce dimanche au Maroc, en… décembre, sous une autre polémique ! La FIFA a cédé à la pression de plusieurs clubs européens. « Issa Hayatou est vraiment mort », a résumé un journaliste sportif.
Initialement, les clubs devaient libérer leurs joueurs africains sélectionnés après le week-end des 6 et 7 décembre. Finalement, ils ont été autorisés à les conserver jusqu’au 15 décembre, alors que la CAN commence le 21. Non seulement la FIFA a réduit de deux semaines à cinq jours le délai de mise à disposition des joueurs, mais certains disputeront encore des matchs ce week-end avant de rejoindre leurs sélections au Maroc.
« Trop de CAN tue la CAN »
À cela s’ajoute ce qu’Alexandre Siewe décrit comme une véritable guerre géopolitique du calendrier. Les clubs européens, employeurs de près de 75 % des meilleurs joueurs africains, imposent leurs exigences. La décision de la FIFA de limiter la période de libération des joueurs à quelques jours seulement avant la compétition en est le symbole le plus brutal. Pour certains sélectionneurs, il s’agit d’« un mépris institutionnalisé ». Comment prétendre au plus haut niveau avec moins d’une semaine de préparation ?
Enfin, Siewe avance un argument central : trop de CAN finit par dévaluer la CAN. La rareté crée le prestige ; la répétition banalise. À force de revenir tous les deux ans dans un contexte chaotique, la CAN s’est transformée en produit routinier, difficile à valoriser au prix fort face à des compétitions européennes mieux structurées, mieux financées et mieux protégées.
C’est dans ce contexte que Patrice Motsepe a tranché : une CAN tous les quatre ans pour casser la dépendance financière, bâtir une stratégie durable, renforcer la valeur de l’événement et préparer l’arrivée, dès 2029, d’une Ligue des Nations africaine censée offrir une alternative économique et sportive crédible.




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