La 14e Conférence de l’OMC s’achève sans avancées majeures
Réunis à Yaoundé du 26 au 29 mars 2026, les ministres du commerce de 166 pays membre de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) n’ont pas réussi à débloquer les dossiers clés. L’agriculture a freiné tout compromis, le moratoire sur le commerce électronique a expiré, et l’Afrique reste spectatrice d’un bras de fer entre grandes puissances.

Les négociations de l’Organisation mondiale du commerce se sont refermées tôt lundi, 30 mars à Yaoundé au Cameroun, sur un constat « d’échec ». Aucun accord significatif n’a été conclu. Le moratoire qui, depuis 1998, exemptait de droits de douane les transmissions numériques transfrontalières a expiré. Cela ne signifie pas que des taxes seront automatiquement appliquées, mais l’épisode pèse déjà sur le camp des pays développés, en particulier les États-Unis.
Le blocage s’est joué au dernier moment. Alors que les discussions semblaient proches d’un compromis minimal, le Brésil a freiné le texte sur le moratoire du commerce électronique pour protester contre l’absence de progrès sur l’agriculture. Le ministre brésilien des Affaires étrangères, Mauro Vieira, avait prévenu samedi que « l’agriculture est le secteur qui a connu le moins de progrès au cours des 30 années d’existence de l’OMC » et qu’il ne fallait pas laisser cette situation se prolonger.
Selon des sources diplomatiques citées par l’AFP, ce coup d’arrêt a fait voler en éclats une perspective d’accord qui paraissait encore accessible dimanche. Washington, de son côté, avait revu ses ambitions à la baisse et se disait prêt à une prolongation de cinq ans. Brasilia n’acceptait pas d’aller au-delà de deux ans.
L’agriculture, nœud dur des négociations
Le dossier agricole a une fois de plus servi de verrou central au cours de la 14e Conférence de l’OMC. Depuis des années, l’OMC tente d’établir un programme de travail sur ce sujet, sans y parvenir. À Yaoundé, les ministres n’ont pas réussi à faire progresser les discussions sur les subventions agricoles ni sur l’accès aux marchés. L’échec est d’autant plus sensible que les pays avaient abaissé leurs attentes avant la conférence. Ils espéraient au mieux une déclaration commune pour préparer de futures discussions. Cette ambition minimale n’a pas été atteinte.
Pour John Denton, président de la Chambre de commerce internationale, la séquence traduit une impasse plus large. Il a estimé que « l’incapacité des membres de l’OMC à parvenir à un accord politique concret à Yaoundé est particulièrement préoccupante en cette période de réelle tension sur l’économie mondiale ». Le secrétaire britannique aux Affaires et au Commerce, Peter Kyle, a lui aussi parlé d’un « revers majeur pour le commerce mondial ».
L’Afrique regarde passer les arbitrages
Pour l’Afrique, l’enjeu dépasse le seul cadre institutionnel. L’agriculture reste un secteur vital, au cœur de l’emploi, des revenus ruraux et de la sécurité alimentaire. Or les discussions de Yaoundé n’ont rien débloqué sur les subventions qui faussent la concurrence, ni sur les conditions d’accès aux marchés. Le continent reste aussi dépendant des importations agricoles, ce qui le rend particulièrement vulnérable aux décisions prises loin de ses intérêts immédiats. Dans ce contexte, l’issue de Yaoundé confirme une fragilité récurrente. Les priorités africaines peinent à s’imposer dans des négociations dominées par des rapports de force entre grandes puissances commerciales, y compris parmi les pays du Sud.
Le président de la conférence, le ministre camerounais du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana, a pourtant voulu retenir les avancées. Il a acté l’adoption de décisions sur les petites économies, les normes sanitaires et les subventions à la pêche. Il a aussi salué le travail accompli sur la réforme de l’organisation. Mais sur le commerce électronique, il a reconnu que le temps avait manqué. « Nous n’avons pas eu la possibilité, comme pour les conférences ministérielles antérieures, de prolonger d’un voire de deux ou trois jours nos travaux », a-t-il expliqué, ajoutant que l’échec ne relevait pas d’un manque de volonté mais d’une contrainte de calendrier.
Okonjo-Iweala parle d’un paquet presque prêt
La directrice générale de l’OMC, Ngozi Okonjo-Iweala, a défendu le bilan des discussions tout en admettant l’impasse. « Nous avons travaillé dur », a-t-elle insisté. « Nous avons tout simplement manqué de temps. » Dans sa déclaration de clôture, elle a remercié le président de la CM14, le ministre Luc Magloire Mbarga Atangana, le Premier ministre camerounais, Joseph Dion Ngute, ainsi que le gouvernement et le peuple camerounais pour l’hospitalité et le soutien.

Elle a ensuite détaillé le paquet de Yaoundé que les membres emportent à Genève. Il comprend le projet de déclaration ministérielle sur la réforme de l’OMC et le plan de travail, le projet de décision sur le commerce électronique, le projet de décision sur le moratoire concernant les plaintes non fondées sur une violation et les plaintes pour situation au titre de l’Accord sur les ADPIC, le projet de décision sur les subventions à la pêche et le paquet en faveur des pays les moins avancés.
Elle a aussi rappelé que les deux moratoires ainsi que le programme de travail sur le commerce électronique arrivent à expiration à la fin du mois. Selon elle, les textes produits à Yaoundé serviront de base aux discussions à Genève, lors de la prochaine réunion du Conseil général.
Plusieurs dossiers renvoyés à Genève
Les négociateurs ne repartent pas totalement les mains vides. Deux textes déjà approuvés à Genève sont prêts à être adoptés. Il s’agit de la décision ministérielle sur le programme de travail concernant les petites économies et de la décision visant à améliorer la mise en œuvre précise, efficace et opérationnelle du traitement spécial et différencié dans l’application des accords SPS et OTC.
Luc Magloire Mbarga Atangana a également souligné que la conférence a commencé sur une note positive avec l’entrée en vigueur de l’accord sur les subventions à la pêche et l’accueil de trois nouveaux instruments d’acceptation du Paraguay, de Saint-Vincent-et-les-Grenadines et de Samoa.
Sur la prochaine conférence ministérielle, il a proposé que le Conseil général ouvre des consultations sur la date, le lieu et l’élection des dirigeants de la CM15. Des consultations sont déjà en cours, notamment autour d’une offre présentée par l’Arabie saoudite.
Les avancées de Yaoundé
Au-delà du blocage agricole, plusieurs dossiers ont aussi avancé dans un format de travail plus large. Une nouvelle manière de faire a permis, selon Okonjo-Iweala, de faire évoluer les échanges sur la réforme de l’OMC, notamment sur les principes de l’organisation, la prise de décision, les mandats passés, le développement et les questions d’égalité dans le commerce. Elle a parlé d’une réforme déjà contenue dans la méthode de travail adoptée pendant la conférence.
Les ministres ont également examiné la réforme du règlement des différends, le moratoire sur les plaintes non violatives et les plaintes de situation, le transfert de technologies, le coût des envois de fonds et les questions émergentes du commerce agricole.
Le dossier de l’Accord sur la facilitation des investissements pour le développement a aussi retenu l’attention. Plusieurs ministres ont rappelé son intérêt potentiel pour attirer les investissements directs étrangers, stimuler la croissance, la productivité, l’emploi et l’intégration dans les chaînes d’approvisionnement mondiales. Okonjo-Iweala a noté qu’un pays jusque-là opposé avait renoncé à son opposition, ce qu’elle a présenté comme « un pas de géant ».
Le pari des pays africains
La conférence ministérielle de Yaoundé a aussi lancé une nouvelle phase du partenariat pour le coton, avec un accent sur la mobilisation d’investissements pour transformer la chaîne de valeur du coton en textile et vêtements. Afreximbank et d’autres partenaires ont affirmé que le coton africain peut devenir un moteur de croissance, avec un rôle clé de la banque dans l’investissement.
Un événement de haut niveau sur les femmes et le commerce a mis en avant le Women Export in the Digital Economy, tandis que les groupes de travail informels de l’OMC sur le commerce et le genre, les petites entreprises et l’initiative SheTrades du Centre du commerce international ont également été mobilisés.
Yaoundé a enfin servi de plateforme à un rapprochement entre l’Afrique, les Caraïbes et l’Amérique latine. Les ministres ont évoqué le pouvoir du commerce Sud-Sud pour ouvrir de nouveaux moteurs de croissance et mettre en place des sommets réguliers entre ces régions.
Pas d’accords majeurs
La conférence s’est tenue dans un contexte de tensions commerciales accrues et de turbulences économiques mondiales liées à la guerre au Moyen-Orient. Ngozi Okonjo-Iweala a tenté de relativiser l’échec final en rappelant que le moratoire sur le commerce électronique avait déjà expiré par le passé, notamment à Seattle en 1999, avant d’être rétabli à Doha deux ans plus tard.
Cette fois encore, le système multilatéral a résisté sans trancher. Les 80 ministres présents, venus de tous les continents, ont prolongé les discussions jusque tard dans la nuit. Luc Magloire Mbarga Atangana a parlé d’une conférence qui a créé des liens et renforcé l’« élan » entre Yaoundé et Genève.
Mais pour l’Afrique, le fond du dossier reste entier. L’agriculture, qui structure l’emploi et la sécurité alimentaire, demeure un angle mort des compromis commerciaux. Et dans ce rapport de force dominé par les grandes puissances, le continent a surtout servi de décor à une bataille dont il n’a pas fixé les règles.
Par Fabrice PORO, à Yaoundé




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