FIFA : le jeu a gagné, mais l’Afrique a-t-elle perdu son influence ?
Le suspense aura été bref. Il aura suffi de quelques jours pour que le projet le plus ambitieux — et le plus contesté — de Gianni Infantino s’effondre. Dans la nuit du 31 juillet au 1er août, le président de la FIFA a annoncé l’abandon de la FIFA Forward Enterprise (FFE), cette société commerciale censée ouvrir une partie de la Coupe du monde à des investisseurs privés, avec en tête de file un fonds lié à la famille de Donald Trump. « Ce projet a suscité des clivages qui, indépendamment du niveau de soutien, ne servent plus l’objectif initialement fixé », a-t-il justifié, avant d’ajouter que la proposition n’irait pas de l’avant.

Sur le papier, c’est une victoire du jeu sur les enjeux. Le football, ce bien collectif que même la FIFA dit ne pas vouloir « vendre », a résisté à la tentation de son propre président de le transformer en produit financier. Une coalition de confédérations, de dirigeants et de figures publiques a suffi à faire plier, en quelques jours, un homme qui pensait pouvoir imposer seul une réforme à 20 milliards de dollars. Le sport, dans ce bras de fer, a eu le dernier mot sur le capital.
Mais ce serait une lecture trop confortable si elle s’arrêtait là. Car cette victoire n’a pas été collective — elle a été remportée par certains, tandis que d’autres regardaient. Ce recul spectaculaire d’Infantino change la nature du débat pour l’Afrique. Il ne s’agit plus de savoir si le continent doit dire oui ou non à la FFE. La question, désormais, est de comprendre ce que cet épisode révèle sur la place réelle de l’Afrique dans les rapports de force qui gouvernent le football mondial — et ce qu’elle doit en tirer comme leçon.
Un effondrement décidé sans l’Afrique
Le scénario du basculement est clair. L’Union des associations européennes de football (UEFA) a menacé de boycotter la Coupe du monde. La Confédération de football d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes (Concacaf) a rejeté frontalement la proposition. La Confédération asiatique de football (AFC) a affiché sa solidarité avec les deux confédérations. En interne, Carlos Cordeiro, conseiller principal d’Infantino, a démissionné en qualifiant le projet de mauvaise affaire pour le football, tandis que Kevin Lamour, numéro 3 de l’institution, dénonçait l’initiative d’un seul homme. Ensemble, ces oppositions représentaient déjà 136 voix sur les 211 nécessaires pour valider ou couler le texte — largement de quoi faire capoter le vote prévu le 19 septembre.
Dans cette bascule, la CAF n’a pesé nulle part. Elle n’avait pas encore tranché : le Comité exécutif de Patrice Motsepe devait se réunir en août pour examiner le dossier, aux côtés de l’Océanie, seule autre confédération à ne pas s’être positionnée. Autrement dit, le projet est mort avant même que l’Afrique n’ait eu à dire un mot. Le continent qui pèse 54 voix — un quart du corps électoral de la FIFA — a regardé la partie se jouer sans y participer.
La prudence n’est pas une stratégie
On avait salué, il y a quelques jours à peine, la mesure de la position africaine : ni rejet réflexe, ni adhésion aveugle. Le témoignage de Saïd Ali Saïd Athouman, président de la Fédération comorienne, illustrait bien ce dilemme réel — comment refuser une manne financière vitale sans, en même temps, exiger des garanties sur l’indépendance de l’institution. Il le résumait sans détour : on ne peut pas se voir proposer un financement pouvant doubler ou quintupler sans l’examiner, mais cela ne dispense pas d’exiger de la transparence.
Le problème n’est pas dans ce raisonnement, qui reste juste. Il est dans le tempo. Pendant que l’Afrique « examinait », d’autres confédérations agissaient, menaçaient, démissionnaient, et finissaient par imposer un rapport de force qui a suffi à faire plier Infantino en quarante-huit heures. La prudence, quand elle se prolonge au-delà du moment décisif, cesse d’être une posture responsable pour devenir une abstention de fait. Le continent africain n’a pas choisi de ne pas participer au bras de fer ; il n’est simplement pas arrivé à temps pour y participer.
Ce que l’Afrique doit retenir
Il serait tentant de se satisfaire du dénouement : le projet est enterré, les 20 millions de dollars promis en cas de ralliement rapide n’ont plus lieu d’être, et la question de la perte d’autonomie ne se pose plus dans l’immédiat. Mais ce serait passer à côté de l’essentiel. La FIFA n’a pas renoncé à l’idée d’attirer des capitaux privés — elle a seulement renoncé à cette version du projet, dans cette forme, à ce moment précis. Le sujet reviendra, sous une autre appellation, avec un autre calendrier.
La vraie leçon de cet épisode, pour la CAF et pour ses 54 fédérations, tient en une phrase : peser 54 voix ne suffit pas si l’on ne sait pas les mobiliser au moment où elles comptent. L’Europe, l’Amérique du Nord et l’Asie ont démontré, en quelques jours, qu’une position collective rapide et ferme change le cours d’une décision mondiale. L’Afrique, elle, a démontré l’inverse : qu’une prudence bien intentionnée, sans mécanisme de décision accéléré ni voix commune préparée à l’avance, revient à laisser les autres décider à sa place.
La prochaine fois que la FIFA reviendra avec un projet de cette ampleur — et elle reviendra —, la responsabilité de l’Afrique ne sera plus seulement d’examiner. Ce sera d’avoir, avant même que le dossier n’atterrisse sur la table, une doctrine commune et la capacité de la faire entendre au bon moment. Faute de quoi, le continent continuera de compter parmi les acteurs du football mondial sans jamais compter parmi ceux qui, réellement, décident.
Par la Rédaction




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