Comment trois femmes redessinent la trajectoire de la Namibie
Depuis mars 2025, la Namibie est le seul pays au monde où les trois plus hautes fonctions de l’État sont occupées par des femmes : Nandi-Ndaitwah, Witbooi et Kuugongelwa-Amadhila. En un an, ce trio de femmes a remboursé en un temps record une dette souveraine et promis l’université gratuite dès 2026, même si les indicateurs économiques, eux, restent mitigés.

Élue dès le premier tour, le 3 décembre 2024, avec 57,31 % des suffrages, Netumbo Nandi-Ndaitwah, 74 ans, devient la première femme présidente de Namibie. Militante de la Swapo depuis l’âge de 14 ans, emprisonnée à la fin de l’apartheid namibien, exilée puis formée au Royaume-Uni, elle a occupé plusieurs portefeuilles ministériels avant de devenir vice-première ministre. Surnommée « NNN », elle a fait du chômage des jeunes — qui touche 44,4 % des 18-34 ans selon les statistiques officielles — sa priorité affichée.
À ses côtés, Lucia Witbooi, ancienne enseignante devenue vice-présidente, est identifiée à un style de gouvernance tourné vers le développement communautaire et la réforme de l’éducation. Troisième pilier de cet exécutif, l’économiste Saara Kuugongelwa-Amadhila, présidente de l’Assemblée nationale, a été la première femme ministre des Finances du pays puis la première Première ministre namibienne — c’est elle qui, pendant plus d’une décennie aux Finances, a posé les bases de la discipline budgétaire dont le pays récolte aujourd’hui certains fruits.
Interrogée par la BBC sur la portée de cette configuration inédite, la présidente a tenu à relativiser : « Dans le monde, nous avons très peu de femmes présidentes, mais le plus important est que les citoyens votent pour la personne qu’ils estiment capable de faire avancer le pays. »
Un remboursement de dette qui a marqué les esprits
Le 29 octobre 2025, sept mois après la prise de fonction du nouvel exécutif, la Namibie a remboursé en une seule journée l’intégralité d’un eurobond de 750 millions de dollars émis en 2015 — la plus importante échéance de dette jamais honorée par le pays en une fois.Rare pour un État souverain africain, l’opération a mobilisé 444 millions de dollars puisés dans un fonds d’amortissement constitué au fil des années ; des banques locales (Standard Bank Namibia, FNB Namibia, Bank Windhoek, Absa Namibia) ont couvert le solde. La ministre des Finances, Erica Shafudah, y voit un signal de crédibilité envoyé aux marchés, qui évite au pays un retour coûteux sur les marchés obligataires internationaux.
En avril 2026, la Namibie a soldé la dernière tranche — environ 24 millions de dollars — du prêt d’urgence contracté en 2021 auprès du FMI pour amortir le choc du Covid-19, mettant fin à son exposition directe à l’institution.
Il faut toutefois nuancer la portée de ces deux opérations : elles concernent un emprunt obligataire précis et le solde d’un prêt d’urgence spécifique, pas l’ensemble de l’endettement public. Fin 2024, la dette publique namibienne représentait encore environ 65 % du PIB, et le service de la dette continue d’absorber une part importante du budget national. Le gouvernement mise désormais sur un financement majoritairement domestique (environ 81 % de dette intérieure) — une stratégie prudente pour limiter l’exposition aux fluctuations de change, mais qui mobilise aussi une épargne publique et des ressources bancaires locales qui auraient pu financer d’autres priorités.
Le pari de l’université gratuite
Dans son tout premier discours sur l’état de la nation, le 24 avril 2025, Netumbo Nandi-Ndaitwah a annoncé la mesure la plus commentée de son mandat : à partir de l’année universitaire 2026, l’État financera intégralement l’enseignement supérieur public, sans frais d’inscription ni de scolarité dans les deux universités publiques du pays ni dans les centres de formation technique et professionnelle. « Nous avons entendu vos appels », a-t-elle lancé devant le Parlement.
Cette mesure complète la gratuité que le gouvernement applique déjà dans le primaire et le secondaire et s’inscrit dans la lutte contre le chômage des jeunes, sur fond d’une population très jeune (plus de 70 % des Namibiens ont moins de 35 ans). L’exécutif a également annoncé un fonds de soutien aux micro-entreprises portées par des jeunes, doté d’environ 13,7 millions de dollars.
Une économie qui cale sur ses moteurs traditionnels
Ces annonces sociales interviennent toutefois dans un contexte macroéconomique nettement moins favorable. Selon la Banque africaine de développement (BAD), la croissance namibienne est tombée à 1,7 % en 2025, contre 3,8 % en 2024 — un net ralentissement porté côté offre par la construction liée aux projets miniers, l’électricité, l’eau et les services (commerce de gros, finance), et côté demande par l’investissement public et privé ainsi que la consommation des ménages.
Les premiers chiffres de 2026 confirment cette perte de vitesse. Selon l’Agence namibienne des statistiques (NSA), citée par l’Agence Ecofin, le PIB namibien a progressé de 2 % au premier trimestre 2026 — mieux qu’au trimestre précédent (0,1 %), mais nettement en deçà des 2,8 % enregistrés au premier trimestre 2025. Le secteur tertiaire, dont la valeur ajoutée a progressé de 5,1 %, a porté à lui seul cette croissance, grâce au commerce de gros et de détail, aux services financiers, à la santé, à l’éducation et à l’administration publique. À l’inverse, les secteurs primaire et secondaire ont reculé, plombés par la baisse des activités manufacturières et surtout extractives : la valeur ajoutée minière a chuté de 12,2 %, sous l’effet d’une contraction marquée de la production de diamants et d’or.

Le Fonds monétaire international confirme ce diagnostic : le ralentissement de 2025 s’explique principalement par la fragilité persistante du secteur diamantaire. Pour 2026, le FMI table sur une croissance toujours freinée par la faiblesse du diamant, le recul de l’or et la hausse des prix des carburants, avant un redressement progressif vers environ 3 % à moyen terme. La BAD, de son côté, anticipe une remontée à 2,5 % en 2026 puis 3,5 % en 2027, portée par l’agriculture, les mines, la construction et les investissements dans le pétrole offshore.
Des finances publiques sous tension
Le déficit budgétaire s’est creusé, passant de 4,0 % du PIB en 2024 à 6,6 % en 2025, sous l’effet d’une baisse des recettes et d’une hausse des dépenses ; la BAD prévoit un nouveau creusement à 6,9 % en 2026 avant un repli à 4,9 % en 2027, grâce notamment aux recettes de l’Union douanière d’Afrique australe (SACU). Le déficit courant, qui s’était légèrement amélioré en 2025 (13,1 % du PIB contre 14,9 % en 2024), devrait se réélargir à 15,2 % en 2026.
Le secteur financier reste stable, avec un taux de créances douteuses en légère baisse (4,8 %). Sur le front des prix, l’inflation a reculé à 3,5 % en 2025 grâce à la baisse des denrées alimentaires et des carburants, mais la BAD anticipe une remontée à 6,1 % en 2026 sous l’effet de la hausse des prix pétroliers — la Banque de Namibie ayant, elle, abaissé son taux directeur de 50 points de base au total en 2025, pour le porter à 6,5 %.
Sur le plan social, la Namibie — reclassée en 2025 parmi les pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure — reste marquée par de très fortes inégalités (coefficient de Gini de 0,59), un chômage élevé (34,6 %) et une pauvreté persistante (26,9 %). Face à ces pressions, le gouvernement a lancé en juin 2025 le Fonds national pour le développement de la jeunesse, encore en phase pilote.
Symbole ou méthode ?
Ce que la séquence namibienne illustre, ce n’est pas tant qu’une équipe de femmes gouverne différemment par nature, mais qu’une gestion budgétaire disciplinée, engagée bien avant l’arrivée de ce trio au pouvoir — notamment durant les années de Kuugongelwa-Amadhila aux Finances — a créé une marge de manœuvre réelle. Cette marge a permis d’honorer une échéance de dette majeure sans inquiéter les marchés, puis d’être réorientée vers une promesse sociale forte destinée à une population jeune.
Mais elle s’exerce désormais dans un contexte macroéconomique plus dur : une économie namibienne toujours très dépendante des mines — diamants, or, uranium — et peu diversifiée, des déficits jumeaux (budgétaire et courant) qui se creusent à nouveau, et des risques externes (volatilité des recettes de la SACU, prix du pétrole, tensions géopolitiques) qui pèsent sur les marges de manœuvre futures.
Restent aussi les défis structurels de fond : héritage de l’apartheid et inégalités foncières persistantes (les agriculteurs blancs, 1,8 % de la population, possèdent environ 70 % des terres agricoles), négociations toujours en cours avec l’Allemagne sur la reconnaissance et la réparation du génocide colonial des Héréros et des Namas (1904-1908), et un chômage des jeunes qui reste massif malgré les réformes annoncées. « Rien n’est convenu tant que tout n’est pas convenu », a résumé la présidente Nandi-Ndaitwah lors d’une cérémonie commémorative — une formule qui pourrait tout aussi bien s’appliquer à son propre bilan économique : des signaux forts envoyés, mais un chemin encore semé d’embûches.
Par MAHAMAT Ben ABDEL




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