Cameroun : les failles qui alimentent l’exportation clandestine d’or
Entre 2021 et 2025, près de 44,3 tonnes d’or auraient échappé aux circuits officiellement déclarés au Cameroun, selon un tableau attribué à la Société nationale des mines (Sonamines). Au-delà d’un manque à gagner fiscal estimé à 577,5 milliards de FCFA, ces données révèlent les limites du dispositif de contrôle de la filière aurifère.

Les chiffres mettent en évidence un décalage important entre les volumes d’or officiellement déclarés au Cameroun et ceux exportés à l’étranger. Selon la Société nationale des mines (Sonamines), les déclarations enregistrées entre 2021 et 2025 auprès de la Douane et de la Sonamines totalisent seulement 1,897 tonne d’or. Dans le même temps, les exportations atteindraient 46,219 tonnes. Le différentiel s’élève ainsi à 44,322 tonnes. Le gouvernement camerounais assimile cet écart à des sorties d’or réalisées en dehors des circuits officiellement déclarés. La valeur économique de cet or atteint 1 941,19 milliards de FCFA, tandis que l’État perdrait 577,51 milliards de FCFA de recettes fiscales sur cinq ans
Selon les données rendues publiques par le ministère camerounais des Mines, les écarts apparaissent de manière récurrente. En 2021, la Douane n’a enregistré que 73 kilogrammes d’or, contre 5,6 tonnes exportées. Les déclarations officielles de 2022 tombent à 47,9 kilogrammes alors que les exportations atteignent 4,819 tonnes. En 2023, malgré une progression des déclarations à 742,3 kilogrammes, plus de 14,46 tonnes échappent encore aux circuits officiels. Le même phénomène se poursuit en 2024 puis en 2025 : la Douane n’a déclaré aucune exportation cette dernière année, alors que 8,4 tonnes d’or auraient quitté le territoire.
Une défaillance du système de collecte
Face aux interrogations suscitées par ces chiffres, le gouvernement apporte une lecture différente de la situation. Lors d’un point de presse organisé le 15 juillet dernier à Yaoundé, le ministre des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique par intérim, Pr Fuh Calistus Gentry, affirme que le principal problème ne réside pas dans une disparition physique de l’or, mais dans les mécanismes de déclaration et de collecte des taxes.
Selon le ministre, l’administration fiscale prélève directement les taxes sur les sites de production. Les exploitants qui sous-déclarent les quantités produites réduisent ainsi les recettes fiscales de l’État. Le ministre estime ainsi que les écarts relevés par l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) traduisent essentiellement une perte de recettes publiques plutôt qu’une perte du métal lui-même. Il souligne par ailleurs que le Cameroun dispose actuellement d’environ 1 500 kilogrammes d’or conservés dans les réserves de l’État.

Ces écarts renvoient néanmoins à des fragilités plus profondes de la gouvernance minière. Dans un article de l’Observatoire du crime organisé et de la violence en Afrique centrale affiliée à l’Institut d’études de sécurité (ISS), la chercheuse Aïcha Pemboura rappelle que l’exploitation aurifère mobilise une multitude d’acteurs, parmi lesquels des opérateurs camerounais mais aussi des entreprises étrangères, notamment chinoises. « Il y a beaucoup d’acteurs sur le terrain de l’exploitation de l’or au Cameroun. Des étrangers, notamment des opérateurs chinois, mais aussi des entreprises minières camerounaises. Cet ensemble d’acteurs ont jusqu’ici souvent évolué dans une forme d’opacité », explique-t-elle.
Pour elle, les autorités ont certes engagé des opérations de sécurisation de plusieurs sites illégaux, mais les réseaux d’influence économiques, administratifs et parfois politiques continuent de limiter l’effectivité des contrôles et de favoriser certains contournements de la réglementation.
Une traçabilité encore incomplète
La difficulté de suivre le parcours de l’or constitue l’un des principaux points faibles de la filière. L’exploitation artisanale occupe une place importante dans la production nationale et complique le suivi des volumes réellement extraits puis commercialisés. Pour Aïcha Pemboura, le rôle des intermédiaires entre exploitants et acheteurs mérite encore d’être approfondi. Le ministre des Mines partage en partie ce constat. Selon les investigations menées par une task-force mise en place par son département ministériel, le système actuel de contrôle ne couvre essentiellement que la première phase de récupération mécanique de l’or.
Les opérations chimiques de cyanuration et de lixiviation permettent pourtant de récupérer une grande partie du métal, mais elles échappent encore largement au dispositif de suivi. Cette lacune expliquerait une part importante des écarts entre les quantités déclarées et les volumes réellement produits. La chercheuse estime également que certaines entreprises étrangères auraient profité des insuffisances du système de contrôle. « Il a été documenté que certaines entreprises chinoises ont pu bénéficier des faiblesses des dispositifs de contrôle. Les autorités camerounaises et congolaises renforcent progressivement leur dispositif de gouvernance. L’enjeu est d’assurer un suivi, d’évaluer leur application réelle sur le terrain et de renforcer les capacités institutionnelles afin de garantir leur efficacité », affirme-t-elle, dans une interview de RFI.
Dubaï, principal débouché de l’or camerounais
La destination finale de l’or constitue un autre défi. Un rapport de l’ITIE de 2023 identifie Dubaï comme l’un des principaux marchés de destination de l’or extrait au Cameroun. Aïcha Pemboura souligne que les difficultés concernent l’ensemble de la chaîne commerciale, depuis les sites d’exploitation jusqu’aux marchés internationaux. « Il y a beaucoup de difficultés dans la compréhension de ce processus, dans la transparence et dans la traçabilité de cette chaîne de valeur. Il faut un renforcement des capacités administratives et une meilleure coordination entre les différents services de l’État pour assurer la transparence des permis, des volumes produits, des flux commerciaux et des débouchés », explique la chercheuse à l’Institut d’études de sécurité.
Les activités minières illégales ne se limitent pas à priver l’État de recettes fiscales. Elles dégradent également les terres et polluent les sols ainsi que les cours d’eau au mercure et au cyanure dans plusieurs zones d’exploitation. Aïcha Pemboura plaide pour que les opérateurs nationaux comme étrangers rendent des comptes et que les communautés bénéficient d’une indemnisation. La chercheuse rappelle toutefois que l’exploitation artisanale procure aussi des revenus essentiels à de nombreuses populations locales, même si elle reste largement informelle.
Une restructuration pour reprendre le contrôle
Le gouvernement affirme avoir engagé une réforme en profondeur de la filière aurifère. Selon le ministre des Mines, les services compétents ont recensé plus de 200 sociétés exerçant illégalement, fermé leurs sites et démantelé leurs équipements. Les autorités ont traduit 137 entreprises devant les juridictions compétentes. Elles ont également retiré les autorisations d’exploitation artisanale semi-mécanisée avant de les réattribuer selon de nouvelles exigences réglementaires.
Les autorités entendent également renforcer la traçabilité grâce à un nouveau dispositif de contrôle associant la Sonamines, la Direction générale des impôts et la Direction générale des douanes. Une équipe mixte assurera le suivi permanent des sites de production, tandis qu’un expert international évaluera scientifiquement les niveaux de production attendus afin d’améliorer le calcul des taxes et des droits dus à l’État. Les premières opérations conjointes sur le terrain accompagneront les redressements fiscaux et douaniers engagés à partir d’août 2026.
Le ministre estime que cette restructuration permettra de récupérer environ 300 milliards de FCFA de recettes supplémentaires par an et d’améliorer progressivement la formalisation des exploitants artisanaux. À terme, le gouvernement ambitionne de porter la production officiellement déclarée à 30 tonnes d’or par an grâce à la régularisation des opérateurs et au renforcement des contrôles.
Le défi demeure néanmoins considérable. Les écarts mis en évidence entre les déclarations nationales et les exportations montrent que la richesse aurifère ne se traduit pas automatiquement par des recettes publiques. Pour les experts comme pour les autorités, la maîtrise de la filière passe désormais par une meilleure gouvernance, une traçabilité complète de la production et une coopération renforcée entre les administrations nationales et les pays voisins afin de limiter les circuits clandestins.
Par Fabrice PORO, à Yaoundé




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