Avec les « diaspora bonds », l’Afrique courtise l’épargne de ses expatriés
De Ouagadougou à Lagos, de Dakar à Nairobi en passant par Yaoundé, l’Afrique relance les « diaspora bonds » pour capter l’épargne de leurs ressortissants à l’étranger. L’objectif est de financer leurs économies tout en réduisant leur dépendance aux marchés financiers et aux bailleurs internationaux.

Le Burkina Faso veut mobiliser 366 millions d’euros auprès de sa diaspora, à travers un « diaspora bond », un instrument financier émis par un pays pour emprunter des devises étrangères à ses ressortissants vivant à l’étranger. Une initiative qui s’inscrit dans la lignée du Nigeria, du Sénégal et du Kenya, déjà passés par ce mécanisme de financement. Le Cameroun, de son côté, explore également cette piste. Derrière l’appel au patriotisme, l’enjeu est avant tout financier. Il s’agit de transformer l’attachement des communautés expatriées en levier budgétaire et de réduire la dépendance aux financements classiques, qu’ils viennent du Fonds monétaire international ou des marchés financiers régionaux.
Ouagadougou cherche un bol d’air
Au Burkina Faso, le gouvernement passe à l’offensive. Le 23 février dernier, lors d’un webinaire réunissant plus de 200 responsables diplomatiques et consulaires, le ministre des Affaires étrangères Karamoko Jean-Marie Traoré a présenté un « Diaspora Bond » réservé aux Burkinabè de l’extérieur. La souscription devrait s’ouvrir, apprend-on, le 16 mars prochain.
Objectif est de lever plus de 426 millions dollars us, soit environ 366 millions d’euros. Les fonds doivent financer des unités industrielles, des routes et d’autres projets structurants jugés prioritaires pour la relance économique du pays des Hommes intègres.
Le contexte est lourd. La crise sécuritaire absorbe près de 25 % du budget national. Les finances publiques sont sous tension. Le pays bénéficie d’un appui du Fonds monétaire international (FMI) à travers une facilité élargie de crédit de 302 millions de dollars et un mécanisme pour la résilience et la durabilité de 122,7 millions de dollars. Mais les autorités veulent diversifier leurs ressources.
Les transferts des expatriés ont atteint 579 millions de dollars en 2023 selon la Banque mondiale. Une large part finance la consommation des ménages. Réorienter une fraction de ces flux permettrait de stabiliser un budget encore très dépendant de l’or, exposé aux variations des cours internationaux.
Pour le capitaine Ibrahim Traoré, l’enjeu dépasse la trésorerie. Cet emprunt mesure aussi la confiance de la diaspora. Durant ses premiers mois au pouvoir, plusieurs mobilisations ont eu lieu à Paris et dans d’autres capitales. Des contributions ont alimenté le Fonds de soutien patriotique, dont un don de 20 millions de FCFA versé par la diaspora d’Espagne le 11 février.
Le précédent nigérian
L’expérience africaine reste contrastée. En 2017, le Nigeria a levé 300 millions de dollars via un diaspora bond coté à Londres. L’opération a dépassé son objectif malgré la chute des prix du pétrole. Les fonds ont soutenu les investissements en routes, énergie, logement, santé et éducation. Abuja envisage une nouvelle émission de 500 millions de dollars destinée notamment aux Nigérians et à leurs descendants vivant aux États-Unis.
Ce succès fait figure d’exception. Depuis 2007, des émissions en Éthiopie, au Ghana ou au Kenya ont souffert d’une sous-souscription. La notoriété limitée de ces instruments et la perception du risque souverain ont freiné les investisseurs.
Le Kenya vise désormais jusqu’à 500 millions de dollars d’ici 2026. La compétition pour capter l’épargne extérieure s’intensifie.
Dakar mise sur la diaspora malgré Moody’s
Au Sénégal, la stratégie prend de l’ampleur. En 2024, les transferts de la diaspora ont atteint 2 211 milliards de FCFA, soit près de 12 % du PIB. En 2025, le gouvernement a clôturé son troisième appel public à l’épargne avec plus de 450 milliards de FCFA mobilisés pour un objectif initial de 300 milliards. Le taux de couverture dépasse 150 %.
Cette opération intervient après la dégradation de la note souveraine par Moody’s de B3 à CAA1. Les autorités ont dénoncé une analyse « spéculative, subjective et biaisée » et ont vu dans le succès de l’émission « une preuve de la confiance des investisseurs ».
Dakar prépare aussi un Fonds commun de placement immobilier dédié aux Sénégalais de l’extérieur afin de transformer des envois majoritairement orientés vers la consommation en investissements locatifs, sans alourdir la dette publique.
Yaoundé explore la même piste
Au Cameroun, le Trésor étudie un emprunt dédié à la diaspora. En 2025, les transferts ont atteint environ 650 milliards de FCFA. Sur cinq ans, la moyenne annuelle s’établit autour de 450 milliards. « Les chiffres parlent d’eux-mêmes », explique Moh Sylvester Tangongho, directeur général du Trésor et de la Coopération financière et monétaire. « Ces fonds sont majoritairement orientés vers la consommation ou l’assistance sociale. Ce sont des flux utiles, mais qui n’alimentent pas suffisamment l’investissement structurant ».
L’État envisage une émission classique de titres accessibles depuis l’Europe, l’Amérique du Nord ou l’Afrique centrale, avec des montants minimums calibrés et un reporting dédié sur l’utilisation des fonds. Le besoin est réel. Le budget 2026 atteint 8 816,4 milliards de FCFA avec un besoin global de financement supérieur à 3 100 milliards pour couvrir déficit et service de la dette.
Un enjeu actuariel plus que patriotique
Selon les discussions menées dans le cadre de l’Africa Financial Summit (AFIS), les obligations strictement nationales concentrent le risque sur un seul pays. Une approche transfrontalière, adossée à des projets panafricains dans les transports, l’énergie ou les infrastructures numériques, pourrait élargir la base d’investisseurs et mutualiser le risque.
Les remittances vers l’Afrique ont atteint environ 95 milliards de dollars en 2024 selon la Banque mondiale, soit plus de 5 % du PIB continental. Ces flux dépassent souvent l’aide publique au développement et rivalisent avec les investissements directs étrangers.
En 2023, les diasporas africaines ont envoyé plus de 100 milliards $ vers le continent, soit 6 % du PIB africain, surpassant l’aide publique au développement (42 milliards $) et les IDE (48 milliards $). Ces flux, essentiels pour la consommation et la stabilité macroéconomique, proviennent de plus de 40 millions d’Africains vivant à l’étranger.
Avec une croissance annuelle estimée à 9,96 %, les transferts pourraient atteindre 121,7 milliards $ en 2030 et jusqu’à 500 milliards $ en 2035, si les coûts de transfert sont réduits et les solutions digitales renforcées.
La question demeure centrale. Les Diaspora Bonds peuvent-ils remplacer durablement le financement multilatéral et les émissions régionales. Leur crédibilité dépendra du rendement proposé, de la transparence sur l’affectation des fonds, de la maturité des titres et de la confiance dans la trajectoire budgétaire des États.
Par Fabrice PORO, à Yaoundé




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