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Au Cameroun, l’impossible renouvellement de la classe politique ?

Le 6 novembre, lors de son discours de prestation de serment, Paul Biya a fixé un cap clair : il accorderait une plus grande place aux jeunes et aux femmes. Pour joindre la parole à l’acte, les Camerounais espéraient des changements à la tête des exécutifs régionaux, élus les 16 et 17 décembre. Le renouvellement de la classe politique doit encore attendre…

Yaoundé, 17 décembre 2025, Gilbert Tsimi Evouna, 81 ans, vote pour sa reconduction à la tête du Conseil régional du Centre. ©DR

« La situation des jeunes et des femmes sera au cœur de mon action tout au long de ce septennat. » Cette déclaration du président Paul Biya, prononcée le 6 novembre 2025 lors de son investiture pour un huitième mandat à la tête du Cameroun, continue de résonner dans l’esprit des Camerounais, plus d’un mois après. Depuis lors, l’opinion publique scrute avec attention chaque acte présidentiel. Beaucoup espèrent une meilleure représentativité des jeunes et des femmes à des postes de responsabilité majeure. D’autant plus que le chef de l’État, âgé de 92 ans, avait précisé sa pensée : « L’un des principaux objectifs […] est de promouvoir une meilleure responsabilisation et une meilleure protection des jeunes et des femmes. »

Certes, le 20 novembre, la nomination de la magistrate Marie Claire Dieudonnée Nseng Elang au poste de procureur général près la Cour suprême a marqué un tournant symbolique, faisant d’elle la première femme à occuper cette prestigieuse fonction. Mais pour une large partie de l’opinion, cela reste insuffisant. Les Camerounais attendent bien davantage. Les regards demeurent tournés vers le palais présidentiel, d’autant que Paul Biya a souvent procédé à des réaménagements ou à des remaniements gouvernementaux au lendemain de l’élection présidentielle. Après la présidentielle de 2018, Paul Biya avait formé un gouvernement le 4 janvier 2019.

Aujourd’hui encore, le pays semble suspendu au stylo présidentiel. En attendant, beaucoup espéraient déjà des signaux forts lors du renouvellement des exécutifs des Conseils régionaux, à l’occasion des sessions de plein droit tenues dans les dix régions du pays les 16 et 17 décembre. Le verdict a été sans appel : la déception est totale. Et l’attente se prolonge…

L’art de faire du neuf avec du vieux

En effet, sur les dix postes à pourvoir – tous revenus au RDPC, le parti au pouvoir – le changement est resté marginal. Seuls, Aliou Issa (Adamaoua), Gervais Ndo (Sud) et Haman Djalo (Extrême-Nord) ont été élus. Les sept autres présidents de conseils régionaux ont, quant à eux, été reconduits à leur poste sur décision du Comité central du RDPC. La veille du scrutin, le secrétaire à la communication du parti présidentiel, Jacques Fame Ndongo, avait d’ailleurs rappelé les textes internes relatifs à la discipline du parti. Pour de nombreux analystes, le message était clair : comme à son habitude, le RDPC allait investir ses candidats. Chose faite, non sans grande difficulté.

L’équation a en effet été résolue à 90 %, à l’exception notable de la région du Sud, fief d’origine de Paul Biya. Dans cette région, les conseillers régionaux ont opposé un refus à la candidature d’Antoine Bikoro, pourtant choisi par le parti, soutien des élites locales avec à leur tête celui qui est par ailleurs, chef de la délégation régionale du parti, signataire du communiqué de rappel de la discipline. Le 17 décembre, jour où le vote finalement organisé a eu lieu malgré son report, les électeurs ont élu Gervais Ndo pour présider aux destinées de la région pendant les cinq prochaines années.

Le RDPC subit là un revers, alors que ses méthodes de désignation sont de plus en plus contestées au sein même de sa base militante. « L’élection de Gervais Ndo à la tête du Conseil régional du Sud sonne le glas de la volonté populaire de toute une aire culturelle déterminée à se doter de nouveaux hommes, afin de rompre avec un passé usé par le temps », analyse le journaliste Jackson Mbozo’o.

Nul n’entre ici s’il a moins de 60 ans…

Ces scrutins indirects, sans surprise largement dominés par le parti présidentiel, ont consacré des responsables politiques dont la moyenne d’âge dépasse très largement celle de la population camerounaise. Aucun président de Conseil régional élu n’a moins de 60 ans. Dans un pays où plus de 60 % de la population a moins de 25 ans, aucun jeune et aucune femme n’ont accédé à la présidence des dix conseils régionaux. Présentés comme des laboratoires de la décentralisation et du renouveau politique, les exécutifs régionaux reproduisent fidèlement les schémas du pouvoir central : mêmes profils, mêmes réseaux, mêmes équilibres internes au RDPC. Un paradoxe saisissant, qui interroge la sincérité des discours officiels sur l’inclusion et la relève générationnelle.

Dans la région du Centre, Gilbert Tsimi Evouna, 81 ans, a été reconduit à la tête du Conseil régional pour les cinq années prochaines. Bien que son état de santé soit visiblement fragile, l’ancien délégué du gouvernement auprès de la Communauté urbaine de Yaoundé doit impulser le développement de la région, conformément aux textes régissant les Collectivités territoriales décentralisées. Dans le Littoral, Polycarpe Banlog, 68 ans, conserve également son poste. Même scénario dans le Nord-Ouest avec Fru Angwafo III, 70 ans, à l’Ouest avec Jules Hilaire Focka Focka, 64 ans, ou encore dans l’Extrême-Nord avec Haman Djalo, 61 ans, etc.

« On a transformé la décentralisation en une sorte de repartage des postes entre retraités, entre amis politiques qu’on avait mis de côté. Que ce soit dans les mairies ou au niveau des conseils régionaux, c’est une affaire de retraités », fustige Me Achille Leudjo, proche du Social Democratic Front (SDF).

Où sont les jeunes et les femmes ?

Si quelques jeunes et femmes siègent bel et bien au sein des conseils régionaux, leur présence demeure largement symbolique. Ils occupent des postes secondaires, sans réel pouvoir décisionnel. Une situation qui alimente un profond sentiment de frustration, notamment chez une jeunesse déjà confrontée au chômage, à la précarité et à l’absence de perspectives politiques crédibles. Sur sa page Facebook, Paul Mahel, communicant de l’avocat Akere Muna, s’insurge : « Les résultats des élections des exécutifs régionaux apportent la preuve qu’il n’y a aucun changement à attendre de ce régime pendant ce mandat. Même le gouvernement que tout le monde attend sera, comme d’habitude, un simple jeu de chaises musicales. » Les réactions de ce type se multiplient.

Pour Me Achille Leudjo, « les jeunes et les femmes doivent se jeter dans la politique et avoir le toupet de dire : je veux ceci, je veux atteindre cela… ». Invité sur un plateau d’Equinoxe TV aux côtés d’autres acteurs politiques, il enfonce le clou : « Ceux qui croient encore au discours de Paul Biya ne doivent pas venir pleurer dans nos oreilles. » De son côté, le président du parti Alliance pour l’action et la normalisation, Ibrahim Yiche, également invité de cette émission, avertit : « Les jeunes doivent comprendre que c’est à eux de mener la bataille, et il en est de même pour les femmes. Sinon, le statu quo va perdurer. »

À l’approche des élections municipales et législatives prévues en 2026, la composition des exécutifs régionaux fait office de révélateur. Elle montre que, malgré les discours, le pouvoir ne semble pas prêt à se réinventer. Le renouvellement générationnel demeure un horizon lointain, étroitement contrôlé, voire délibérément repoussé.

Par Tilmidja Malam, à Yaoundé

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