Agroalimentaire : l’Afrique accélère la bataille de la transformation
La baisse des cours mondiaux pèse sur la valeur des échanges de produits Agroalimentaires et rappelle la vulnérabilité des pays producteurs. Au Cameroun, en Côte d’Ivoire et au Nigeria, les réponses associent protection des planteurs, financement et investissements industriels. Une alliance régionale entend renforcer leur poids sur le marché international.

Le cacao rappelle une nouvelle fois que produire ne suffit pas toujours à tirer pleinement profit d’une richesse agricole. Au premier semestre 2026, la baisse des prix a réduit la valeur des échanges agroalimentaires entre l’Union européenne et plusieurs pays producteurs africains. Cette évolution remet au premier plan une question économique. Comment mieux protéger les revenus de la filière tout en développant la transformation locale ?
Dans son rapport sur les échanges agroalimentaires, la Commission européenne indique que ses importations ont atteint 93,4 milliards d’euros entre janvier et juin 2026, en baisse de 4 % sur un an. La catégorie « café, thé, cacao et épices » a enregistré le recul le plus important, avec une perte de valeur de 3,56 milliards d’euros, soit 17 %. Les prix des produits cacaotés ont diminué de 26 %, tandis que les volumes importés ont reculé de 3 %. La contraction des échanges en valeur s’explique donc principalement par la baisse des cours.
Les importations agroalimentaires européennes en provenance de Côte d’Ivoire ont ainsi diminué de 942 millions d’euros (-19 %), celles du Nigeria de 567 millions (-46 %) et celles du Cameroun de 536 millions (-43 %). Ces données couvrent toutefois l’ensemble des produits agroalimentaires, et non le seul cacao. Elles ne permettent donc pas de mesurer directement les pertes de revenus des planteurs ou les conséquences sur les recettes fiscales de chaque État. Elles illustrent néanmoins l’exposition des économies productrices aux fluctuations des marchés.
Transformer pour capter davantage de valeur
Vendre des fèves et commercialiser du beurre, de la poudre, de la pâte de cacao ou du chocolat ne génère pas les mêmes activités économiques. La transformation ouvre des débouchés dans l’industrie, la logistique, l’emballage et la distribution. Elle peut aussi créer des emplois qualifiés et élargir les recettes tirées de la filière. Mais construire une usine ne suffit pas. Les industriels doivent financer les équipements, acheter les matières premières, constituer des stocks et couvrir leurs charges avant de percevoir le produit des ventes. Ils ont également besoin d’une énergie fiable, de crédits adaptés à leurs investissements et de débouchés commerciaux réguliers. Sans ces conditions, les coûts de production peuvent réduire la rentabilité des unités locales et limiter leur capacité à concurrencer les produits transformés importés.
La question dépasse donc le choix entre exporter des fèves et les transformer sur place. Elle concerne aussi la capacité des États à financer les campagnes agricoles, à soutenir les producteurs lorsque les cours baissent et à mobiliser des ressources pour investir dans l’industrie.
Abidjan veut protéger les planteurs
En Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao, le prix garanti reste un levier central de la politique agricole. Pour la campagne principale 2026-2027, le gouvernement a fixé le kilogramme de cacao bien fermenté, séché et trié à 1 200 FCFA. Le ministre de l’Agriculture, Bruno Nabagné Koné, défend un prix qu’il veut « financièrement et budgétairement soutenable ».
Les autorités ont également annoncé 280 milliards de FCFA d’appuis directs et 231 milliards de réajustements budgétaires afin de faciliter l’évacuation des stocks. Le pays vise par ailleurs un taux de transformation locale compris entre 43 % et 50 % d’ici 2030.
Cette politique cherche à concilier deux impératifs. D’un côté, garantir une rémunération aux planteurs. De l’autre, préserver les finances publiques lorsque les cours évoluent défavorablement. Le développement des capacités industrielles doit compléter ce dispositif en permettant de vendre davantage de produits transformés.
Yaoundé encourage les usines
Au Cameroun, les autorités utilisent aussi la fiscalité pour orienter la filière vers la transformation locale. Une mesure publiée en juin 2026 fixe la redevance à 125 FCFA par kilogramme de cacao exporté, contre 20 FCFA pour les fèves destinées aux unités locales. Les prélèvements doivent notamment soutenir le Fonds de développement des filières cacao et café (FODECC) et l’Office national du cacao et du café (ONCC). Le ministre du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana, a pour sa part appelé à concilier volatilité des prix, durabilité et rémunération équitable des producteurs.
Sur le terrain, les volumes commercialisés témoignent aussi des variations auxquelles la filière reste exposée. Selon les données de l’ONCC, le Cameroun a commercialisé 247 914 tonnes de cacao au cours de la campagne 2025-2026, contre 309 518 tonnes la campagne précédente. Le recul atteint 61 604 tonnes, soit 19,9 %. Cette baisse souligne l’importance d’un approvisionnement régulier pour les industriels. Le défi consiste à développer les capacités de transformation tout en assurant des débouchés aux producteurs et en consolidant les revenus générés par la filière.
Lagos mise sur le financement
Au Nigeria, la stratégie passe notamment par le crédit et le développement des capacités industrielles. En juillet 2026, le ministre de l’Agriculture, Abubakar Kyari, a écarté l’idée d’interdire les exportations de fèves. « Notre objectif est la valeur ajoutée, pas une interdiction des exportations », a-t-il déclaré.
Le pays entend donc accroître la transformation sans renoncer à ses marchés extérieurs. Selon la Banque de l’industrie, le Nigeria produit plus de 300 000 tonnes de cacao par an, mais en transforme environ 50 000. Son directeur général, Olasupo Olusi, défend des financements adaptés aux cycles agricoles, au stockage et aux équipements industriels. « Nous ne finançons pas des matières premières, nous finançons la création de valeur », résume-t-il. Cette approche rappelle que l’industrialisation ne dépend pas seulement de la disponibilité des fèves. Elle suppose aussi des capitaux pour acheter les récoltes, conserver les stocks et exploiter les usines dans des conditions rentables.
Le 14 juillet 2026 à Abuja, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Nigeria ont franchi une étape supplémentaire en signant la Déclaration d’Abuja, qui institue l’Alliance pour la valorisation du cacao. Les quatre pays veulent coordonner leurs politiques agricoles et commerciales, harmoniser les normes de qualité, développer la transformation locale et défendre collectivement leurs intérêts sur le marché international.
Par Fabrice PORO




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