Chargement en cours
Publicité

Sénégal : le pari accéléré de la digitalisation des services de l’État

Entre files d’attente interminables, l’administration sénégalaise reste un obstacle du quotidien pour de nombreux citoyens. En imposant un calendrier serré à la dématérialisation des démarches, le Premier ministre Ousmane Sonko entend basculer l’État dans l’ère du numérique.

La plateforme e-Senegal connaît quelques difficultés. © DR

Il est 8h42 à Dakar. Mamadou D. serre son dossier contre lui, déjà froissé par des allers-retours inutiles. Aujourd’hui, c’est le dernier jour pour déposer son dossier de concours. Il lui manque une pièce : une simple photocopie « certifiée conforme » de son acte de naissance. Sur le papier, rien d’insurmontable. Dans la réalité, c’est une course contre la montre. Devant la mairie, la file est déjà longue. Les visages sont fermés, les soupirs lourds. « Revenez demain », lui lance-t-on après deux heures d’attente. L’agent habilité est absent. Mamadou insiste, explique l’urgence. Rien n’y fait. Il repart, impuissant, avec ce sentiment tenace que son avenir dépend d’un tampon.

À quelques rues de là, Ibrahima L., lui, tourne en rond. Permis en poche depuis deux semaines, il attend toujours l’établissement de son document officiel pour commencer à travailler comme taximan. Chaque jour perdu est un manque à gagner. Chaque jour, la même réponse : « Le système est en panne », « Revenez la semaine prochaine ». En attendant, il regarde les autres rouler, pendant que son rêve cale au point mort.

Ces histoires ordinaires, presque banales au Sénégal, disent tout d’une administration encore vécue comme un parcours du combattant. Et c’est précisément ce que le Premier ministre, Ousmane Sonko, semble vouloir bousculer.

Plateforme nationale e-Senegal

Le 29 avril 2026, à l’issue du Conseil des ministres présidé par le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye, le ton a changé. Fini les promesses étirées dans le temps. Place à l’injonction. Le Premier ministre, Ousmane Sonko a sommé le ministre de la Communication, des télécommunications et du numérique, Alioune Sall, de lui remettre, avant fin mai 2026, un plan clair et opérationnel pour basculer progressivement les principales démarches administratives vers la plateforme nationale e-Senegal. L’objectif est précis, presque chirurgical : commencer par les démarches les plus sensibles pour les citoyens. Les extraits d’état civil. Le permis de conduire. Autrement dit, exactement ce qui bloque Mamadou et Ibrahima aujourd’hui. La porte-parole du gouvernement, Marie Rose Faye, l’a confirmé : un calendrier détaillé devra accompagner ce plan, avec des étapes concrètes et mesurables.

Mais au-delà des annonces, c’est la méthode qui intrigue. En reprenant la main depuis la Primature, Ousmane Sonko casse la logique habituelle où chaque ministère avance à son propre rythme, souvent sans coordination. Ici, le message est clair : la transformation numérique n’est plus un chantier technique secondaire. Elle devient une priorité politique pilotée au sommet de l’État. Une manière de forcer le système à bouger. Car l’ultimatum agit comme un électrochoc. Il impose une pression là où les réformes administratives ont tendance à s’enliser. Il transforme une ambition ancienne en obligation immédiate.

Contraintes structurelles et résistances

Car le paradoxe est bien là : la digitalisation des services publics n’est pas une idée nouvelle au Sénégal. Elle figure depuis des années dans les agendas gouvernementaux. Les diagnostics existent. Les solutions sont connues. Ce qui a toujours fait défaut, c’est l’exécution. Or, entre annoncer et transformer, il y a un fossé. Et ce fossé est rempli de réalités bien concrètes : une fracture numérique persistante entre zones urbaines et rurales, des coupures d’électricité qui fragilisent les infrastructures, une formation encore insuffisante des agents publics, et une méfiance profonde des citoyens envers l’administration. Sans oublier une résistance plus silencieuse, mais tout aussi réelle. Dans des systèmes où le papier, les tampons et les files d’attente structurent le travail quotidien, la dématérialisation peut être perçue comme une menace. Une perte de repères. Parfois même, une perte de pouvoir.

Alors, l’ultimatum suffira-t-il ? Pour des millions de Sénégalais, la réponse ne se mesurera pas en discours, mais en clics. Le jour où une demande d’acte de naissance se fera en ligne, en quelques minutes. Le jour où un permis sera disponible sans semaines d’attente. Ce jour-là, peut-être, l’administration cessera d’être un obstacle pour redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un service.

Par Pape MADIAKHATE, à Dakar

Laisser un commentaire