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Cinq ans après, les hommages du Tchad à Idriss Déby Itno

Le président tchadien Mahamat Idriss Déby Itno, successeur de son père, s’est joint à Hinda Déby Itno, à la classe politique et aux proches d’Idriss Déby Itno pour commémorer, cinq ans après, sa disparition au front.

Idriss Déby Itno. ©AFP

Le 20 avril 2021, Idriss Déby Itno, qui a dirigé le Tchad entre 1990 et 2021, tombait au front, des suites de blessures reçues au combat contre les rebelles du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT), dans le nord du pays. Une disparition brutale, à l’image d’un parcours façonné par l’engagement militaire et la centralité des enjeux sécuritaires. Cinq ans plus tard, jour pour jour, le Tchad se souvient. Entre recueillement, témoignages et débats sur son héritage, la mémoire du Maréchal reste au cœur de la vie nationale.

Arrivé au pouvoir en 1990, Idriss Déby Itno aura dirigé le Tchad pendant plus de trois décennies. Son long règne, marqué par une relative stabilité dans une région secouée par les crises, mais aussi par des critiques récurrentes sur la gouvernance, continue d’alimenter analyses et controverses. Sa mort, intervenue quelques jours après l’annonce de sa réélection pour un sixième mandat, a ouvert une séquence politique inédite, avec la mise en place d’un Conseil militaire de transition dirigé par son fils, Mahamat Idriss Déby Itno.

« Il est allé au bout de son serment »

La disparition de Idriss Déby Itno reste indissociable de l’image d’un chef de guerre assumant pleinement son rôle. Dans une interview restée célèbre, il déclarait : « Vous avez vu un chef d’État prendre une arme et aller se battre ? (…) Je l’ai fait parce que j’aime ce pays, et je ne veux pas que le désordre s’installe. » Une profession de foi qui, aujourd’hui encore, structure le récit officiel de ses derniers instants.

Lors de la commémoration du cinquième anniversaire, son fils et successeur, Mahamat Idriss Déby Itno, a renforcé cette lecture en soulignant : « Le Maréchal n’était pas un homme qui subissait les événements (…) il appartenait à cette catégorie rare de bâtisseurs qui façonnent l’histoire ». Il rappelle également que « sa vie entière fut un sacrifice (…) tenir le Tchad debout, quoi qu’il en coûte », avant de conclure : « Il est allé au bout de son serment, tombant l’arme à la main ».

Dans la même veine, le Premier ministre Allah Maye Halina évoque « un intrépide guerrier (…) tombé arme à la main », rappelant que « son combat pour la paix et la stabilité était le souffle même de son existence ». Le Mouvement Patriotique du Salut (MPS) parle d’un « président fondateur mort au champ d’honneur ».

Dans cette mémoire construite autour du sacrifice, la figure du Maréchal Idriss Déby Itno apparaît comme celle d’un dirigeant-soldat, fidèle « jusqu’au dernier souffle », selon Hinda Déby Itno, son épouse. Une image qui structure encore largement la perception de son héritage.

Entre émotion et questionnements

Cinq ans après, les hommages à Idriss Déby Itno oscillent entre émotion sincère et interrogations politiques. Hinda Déby Itno confie : « Ton absence demeure une présence vivante dans nos cœurs (…) tu as incarné le devoir, le courage et le dévouement ». Une parole intime qui rejoint celle de nombreux proches.

Dans son allocution, Mahamat Idriss Déby Itno évoque aussi une perte personnelle : « En cet instant de bascule de l’histoire, je perdais un père exemplaire et un guide éclairé ». Il insiste sur la dimension nationale du deuil : « Le 19 avril est une date que nous ne pouvons ni oublier, ni banaliser (…) un rendez-vous avec la mémoire et la responsabilité ».

L’ancien Premier ministre Pahimi Padacké Albert évoque un homme « capable d’écoute et de vérité », tout en exprimant ses inquiétudes : « Les espaces démocratiques se sont rétrécis (…) la transparence électorale a été la grande absente ». Son témoignage souligne les tensions entre mémoire affective et analyse politique. Pahimi Padacké Albert et candidat à la présidentielle de 2021 décrit un homme « direct et sincère ». Dans l’opposition, Avocksouma Djona Atchénémou, du parti Les Démocrates, questionne : « Pourquoi n’y a-t-il pas d’enquête ? ».

Ces témoignages contrastés révèlent une mémoire plurielle. Entre fidélité affective et exigence démocratique, ils traduisent les tensions d’un héritage encore en débat, où la figure du Maréchal reste à la fois fédératrice et controversée.

Le choc d’un moment historique

Le 20 avril 2021 reste gravé comme un basculement. L’ancien ministre des Affaires étrangères, Choua Mahamat-Zene évoque « une onde de choc nationale », un moment où « tout semblait suspendu ». Ce sentiment est partagé par de nombreux témoins, décrivant une stupeur collective face à la disparition soudaine du chef de l’État. Dans son discours, Mahamat Idriss Déby Itno revient sur ces heures critiques : « À l’annonce de son décès (…) chacun s’est demandé : que va devenir le Tchad ? ». Le président décrit « un vide énorme » et rappelle les scènes marquantes : « la fermeture des commerces, les enfants sortis de l’école ». Il confie avoir mesuré « ce que le Tchad risquait de perdre : son unité, sa paix, voire son existence même ».

Le journaliste Abdel-Nasser Garboa, responsable de la communication d’Idriss Déby Itno lors de la présidentielle d’avril 2021, raconte, lui, l’instant précis où tout bascule : « Le maréchal est décédé (…) dans l’ascenseur, je fonds en larmes ». Il souligne aussi l’impact régional de cette disparition, se souvenant d’un jeune Camerounais inquiet : « Les Boko Haram vont venir dans nos villages ? », révélant « la dimension de l’Homme Déby Itno ». De son côté, le journaliste Mahamat Nour Adoum Sougoumi se remémore leur dernière rencontre : « Mon fils, viens », un geste « humain, direct, presque paternel » qui prend, après coup, une résonance particulière.

Ces récits convergent vers une même idée : la disparition du Maréchal a suspendu le temps. Elle a aussi ouvert une période d’incertitude, où, comme le souligne un témoin, « toute la nation redoutait un risque de chaos ».

Hommages pluriels à une figure complexe

Au-delà des cercles politiques, les hommages témoignent de la diversité des liens tissés par Idriss Déby Itno. Stéphanie Vergniault, avocate, militante écologiste et écrivaine française, fondatrice de l’ONG SOS Éléphants du Tchad, évoque « près de 30 ans d’amitié » et rappelle « un engagement pour les éléphants et pour le Tchad », soulignant qu’« il aimait plus que tout son pays ».

L’ancien ministre Mahamat Abali Salah témoigne : « Il posa sa main sur mon épaule (…) il est tombé en chef, au front ». La députée Soumeya Abderaman Abdelkerim évoque « un chef visionnaire », tandis que Abakar Sabone, acteur politique et ex-chef rebelle centrafricain, parle d’« un guide dont l’influence continue d’éclairer nos chemins ».

Dans son allocution, Mahamat Idriss Déby Itno insiste sur la dimension nationale de cet héritage : « Le Maréchal n’est pas seulement un souvenir (…) il est une boussole dans la tourmente ». Il appelle à « refuser la division et bâtir un pays uni, prospère et en paix », affirmant que « cette mémoire appartient à chaque enfant du Tchad ».

Il souligne également que « le devoir dépasse le simple recueillement (…) il faut transmettre les enseignements tirés ». En filigrane, une volonté de transformer l’héritage en projet politique.

Cinq ans après, entre mémoire héroïque et débats critiques, Idriss Déby Itno demeure une figure centrale. Son nom continue de structurer le récit national, à la croisée de l’histoire, du pouvoir et des aspirations d’un pays en quête d’équilibre.

Par Prosper LOUABALBE, à Yaoundé

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