Au Cameroun, la pêche illicite fait grimper le prix du poisson
Raréfaction des prises, hausse des coûts d’exploitation et renchérissement du poisson : au Cameroun, la pêche illicite fragilise les revenus des pêcheurs artisanaux et pèse sur le pouvoir d’achat des ménages. L’accord de l’OMC sur les subventions à la pêche vise à limiter certaines aides qui favorisent la pêche illicite et la surexploitation des ressources halieutiques.

À l’embouchure de Londji, à une quinzaine de kilomètres de Kribi, dans la région du Sud du Cameroun, William Mbomba connaît les fonds marins et les habitudes du poisson. Marié et père de trois enfants, ce pêcheur artisanal vit encore dans la concession familiale, le temps d’achever sa propre maison. Son activité emploie sept personnes et repose sur deux embarcations. La première, longue de 9,5 mètres, pêche au filet de sol dans l’embouchure. La seconde prend le large pour capturer des carpes, des capitaines, des brochets et parfois des requins.
Les revenus tirés de la pêche ne suffisent pas toujours à couvrir les dépenses. « J’ai gagné le prix du meilleur pêcheur de l’Océan à Londji », rappelle-t-il avec fierté. Mais cette distinction ne garantit pas la rentabilité de son activité. William Mbomba ne parvient à couvrir ses charges que pendant environ trois mois par an. Le reste du temps, il doit trouver d’autres ressources pour poursuivre son activité.
Près des côtes, « le poisson se raréfie », dit-il. Pour espérer de meilleures prises, « il faut désormais naviguer plus loin », nous confia-t-il avec un regard inquiet. Ces distances font consommer davantage de carburant et supporter des charges plus élevées. À cela s’ajoute le renouvellement régulier des engins de pêche. William en possède quatre et en fait construire un cinquième. Chaque filet lui coûte environ 1025 dollars américain, soit 600 000 francs CFA, sans assurance de prises suffisantes.
« Les bateaux industriels ratissent tout »
Peter, jeune pêcheur rencontré à Kribi, envisage de son côté de changer de métier. Il accuse les chalutiers industriels de prélever poissons adultes et juvéniles, de jour comme de nuit. « Les bateaux industriels ratissent tout, même les petits poissons. À cause de ça, les poissons s’éloignent et deviennent rares. Et pour tout aggraver, ils viennent encore vers les côtes détruire nos filets », dénonce-t-il. A l’observation, les moyens sont inégaux. Les petites embarcations couvrent leurs frais sortie après sortie, tandis que les flottes industrielles restent plus longtemps en mer et vont plus loin. Selon l’Organisation mondiale du commerce (OMC), les aides publiques qui accroissent les capacités de pêche favorisent la surcapacité et peuvent compromettre la viabilité de la pêche artisanale.
Les subventions publiques aux flottes atteindraient 35 milliards de dollars par an, dont 22 milliards jugés néfastes. Plus de 260 millions de personnes dépendent de la pêche dans le monde. Les pertes économiques liées à la Pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) pourraient atteindre 50 milliards de dollars par an. Les données citées dans le dossier situent à 37,7 % la part des stocks surexploités. Une brochure de l’OMC publiée en 2025 évaluait cette part à 35,5 % en 2021, contre 10 % en 1974.
Les données de Global Fishing Watch identifient les navires présents dans l’AMP du 1er juin au 30 août 2025, pendant une durée maximale de cinq heures, mais il est difficile de déterminer leur statut de pêche. Les pêcheurs de la région quant-a-eux dénoncent les chaluts, les produits chimiques et les filets à petites mailles qui capturent les jeunes poissons avant leur reproduction, ce qui compromet le renouvellement des stocks.
La rareté se répercute sur les étals
La pêche INN, désignant les pratiques de pêche qui enfreignent les lois en vigueur, échappent à la déclaration des captures ou ne respectent pas les règles de gestion des ressources halieutiques, alimente la cherté du poisson et révèle les failles du contrôle en mer. En moins de dix ans, le kilogramme de maquereau, très consommé par les ménages modestes, serait passé de 800 à 2 500 francs CFA à Yaoundé. La baisse des prises et la hausse des coûts nourrissent la hausse des prix.
Ces liens ont été examinés à Yaoundé le 9 octobre 2026, lors d’un atelier de l’African Marine Conservation Organisation (AMCO) pour des journalistes de MEFAR et du Réseau des médias africains pour la promotion de la santé et de l’environnement (REMAPSEN). Dr Ysaac Mbilé Nguema, expert en pêche INN et économie bleue, coordonne le projet « Promouvoir la transparence et la bonne gouvernance dans le secteur des pêches au Cameroun ».
Selon l’expert, ces navires capturent poissons adultes, juvéniles et parfois la flore marine servant d’abri aux espèces. Les pêcheurs artisanaux multiplient alors les sorties. « C’est là que se joue la hausse des prix du poisson sur le marché », estime-t-il. La pression menace aussi l’Objectif de développement durable n° 14 qui vise à conserver et exploiter de manière durable les océans, les mers et les ressources marines aux fins du développement durable.
L’embargo européen comme électrochoc
Depuis 2023, le Cameroun ne peut plus exporter ses produits de la pêche vers l’Union européenne, son principal débouché extérieur. Après un « carton jaune » en 2021, la Commission européenne a prononcé un « carton rouge », faute de réformes suffisantes, et inscrit le pays parmi les non-coopérants dans la lutte contre la pêche INN. Depuis 2008, l’UE applique une politique de tolérance zéro envers ces produits.
« Ce fut certes un électrochoc, mais aussi un catalyseur qui a réveillé les autorités et mobilisé les partenaires du pays », reconnaît une source autorisée au ministère camerounais de l’Élevage, des Pêches et des Industries animales (MINEPIA). En cinq ans, la pêche INN a pris de l’ampleur. Le pavillon camerounais a été stigmatisé après l’interception de navires transportant des produits de pêche illicite et d’autres marchandises, dont des stupéfiants.
La loi de 1994, devenue obsolète, a laissé place à la loi n° 2024/019 du 23 décembre 2024 régissant la pêche et l’aquaculture. Des décrets signés en mars 2026 encadrent les industries animales, les industries halieutiques et l’aquaculture locale, à développer. AMCO veut aider administrations, industriels et pêcheurs à appliquer les nouvelles règles. Le Dr Ysaac Mbilé Nguema affirme que des efforts visent à bloquer l’entrée sur le marché des captures de navires répertoriés INN. Il recense 26 navires autorisés à pêcher en 2026, contre 36 en 2025. Pour lui, la publication de cette liste sur le site du MINEPIA améliore la transparence.
Des règles internationales, des effets encore attendus
Ratifié par le Cameroun en décembre 2024, l’accord de l’OMC sur les subventions à la pêche, adopté en juin 2022, est entré en vigueur le 15 septembre 2025. Il interdit certaines aides aux navires impliqués dans la pêche INN, à la pêche de stocks surexploités et aux opérations menées en haute mer sans réglementation. Un fonds aidera les pays en développement à appliquer ces règles et à améliorer la gestion des pêcheries.
Lors de la 14e Conférence ministérielle de l’OMC, tenue à Yaoundé du 26 au 29 mars 2026, les ministres ont marqué cette entrée en vigueur. La directrice générale, Ngozi Okonjo-Iweala, a annoncé que 20 millions de dollars, soit 11,362 milliards de francs CFA, avaient été mobilisés pour le fonds. « Cet accord démontre la détermination dont vous pouvez faire preuve pour mettre le commerce au service des populations et de la planète », a-t-elle déclaré. L’efficacité de ces règles dépendra de leur application et de la transparence des États sur les aides aux flottes.
Par Fabrice PORO




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