Chargement en cours
Publicité

RDC : 15 détenus libérés, « insignifiant » pour le M23

La République démocratique du Congo a remis 15 détenus à l’AFC/M23 via l’Ouganda, sous supervision du CICR — un geste présenté comme une preuve de bonne foi. Mais le mouvement rebelle le juge insuffisant : seuls 9 des 15 figuraient sur sa liste de 768 noms. Le Rwanda, de son côté, accuse la RDC sur le dossier FDLR.

Sur le terrain, toutes les parties sont campées sur leurs positions. © Daniel Buuma

Le 15 novembre 2025, la République démocratique du Congo (RDC) et l’Alliance Fleuve Congo/Mouvement du 23 mars (AFC/M23) ont signé à Doha une feuille de route qui devrait ouvrir la voie à un accord de paix dans l’est de la RDC. Sous médiation qatarienne et américaine, cet accord fait suite à l’accord de Washington du 27 juin 2025 entre la RDC et le Rwanda. Une déclaration de principes a été signée à Doha le 19 juillet 2025, suivie d’un accord-cadre de Doha pour un accord de paix global entre le conclu le 15 novembre 2025 entre Kinshasa et l’AFC/M23

Huit mois après la rencontre de Doha pour un accord de paix global, Kinshasa et l’AFC/M23 viennent de réaliser leur premier transfert concret de prisonniers. Un geste salué par les deux parties comme une preuve de bonne foi, mais qui laisse déjà transparaître, dans le langage même des communiqués officiels, l’ampleur du chemin qui reste à parcourir — et la persistance des accusations croisées entre Kinshasa et Kigali sur le dossier des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR).

Une opération sous supervision du CICR

Selon le communiqué du ministère de la Communication et des Médias daté du 7 août 2026, le Gouvernement congolais a procédé à la libération de quinze personnes détenues, dans le cadre du Mécanisme de libération des prisonniers signé le 14 septembre 2025 à Doha. L’opération, menée du 6 au 7 août, a permis le transport des personnes concernées depuis Beni jusqu’à leur remise à l’AFC/M23, après un transit par le territoire ougandais. Kinshasa précise que le transfert s’est déroulé « avec le consentement des personnes concernées et dans le respect des impératifs de sécurité, de dignité humaine ainsi que des mesures sanitaires requises », le Comité international de la Croix-Rouge ayant agi en qualité d’intermédiaire neutre tout au long du processus.

Le gouvernement congolais présente cette libération comme une étape supplémentaire dans la mise en œuvre des engagements pris à Doha, notamment ceux liés au respect du cessez-le-feu et aux mesures de confiance, ainsi qu’à l’opérationnalisation du Mécanisme de supervision et de vérification du cessez-le-feu. Il y voit également un jalon dans la perspective de la conclusion des six protocoles restants — sur les huit prévus par l’Accord-cadre — devant conduire à un accord de paix global.

Mais le communiqué ne s’arrête pas à l’autosatisfaction. Kinshasa y affirme sa « traduction concrète de sa bonne foi et de sa détermination à honorer les engagements librement souscrits », tout en rappelant, en des termes nettement plus durs, que le succès du processus dépend de la réciprocité des autres parties. La RDC y condamne avec la plus grande fermeté les violations répétées du cessez-le-feu et des engagements convenus, ainsi que la poursuite des actions hostiles du Rwanda et de l’AFC/M23, qu’il accuse de continuer à entraver la mise en œuvre du processus et d’en éprouver la crédibilité.

Un geste « insignifiant », selon l’AFC/M23

Du côté de l’AFC/M23, la tonalité est nettement plus mesurée. Dans son communiqué du 8 août 2026, le mouvement confirme avoir accueilli à Bunagana les quinze personnes libérées, en provenance de Beni via l’Ouganda, et remercie tant le CICR que les autorités ougandaises pour leur facilitation. Il précise que les personnes reçues provenaient de trois lieux de détention distincts : la prison de Makala, la prison de Ndolo et le cachot de l’Agence nationale de renseignements (ANR).

L’organisation apporte cependant une précision qui relativise sensiblement la portée du geste gouvernemental. Sur les quinze détenus libérés, seuls neuf figuraient sur la liste des 768 personnes que le mouvement avait transmise à la médiation. Parmi les six autres, l’un est un ressortissant ougandais sans lien avec l’organisation, et cinq autres — arrêtés notamment au Katanga, en Ituri et à Kinshasa — ne figuraient pas non plus sur cette liste.

Le communiqué qualifie l’acte posé par Kinshasa d’« encourageant » mais « insignifiant » au regard des engagements pris dans le cadre du protocole sur la libération des prisonniers, et exige du régime la transmission d’une liste complète et actualisée des détenus encore en attente, assortie d’un calendrier précis de leur libération. Le mouvement rappelle par ailleurs avoir mis à la disposition du CICR, depuis près d’un an, plusieurs milliers de soldats et combattants de la coalition gouvernementale — principalement des FARDC et des Wazalendo — pour leur transfèrement à Kinshasa, transfèrement que le régime congolais continuerait de refuser.

L’AFC/M23 y voit un risque que ce refus serve de prétexte pour ne pas libérer ses propres compatriotes détenus. Le mouvement dénonce enfin, en des termes très fermes, l’intensification récente de bombardements visant des zones densément peuplées et des populations civiles dans les zones qu’il contrôle.

Les FDLR, source de désaccord avec le Rwanda

Cet échange de détenus intervient alors que le contentieux entre Kinshasa et Kigali sur le sort des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) continue d’empoisonner la mise en œuvre de l’ensemble du processus de paix — qu’il s’agisse du volet Doha avec l’AFC/M23 ou de l’Accord de paix RDC-Rwanda signé à Washington le 27 juin 2025.

Dans une interview accordée le 7 août à The New Times, le ministre rwandais des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, Olivier Nduhungirehe, a une nouvelle fois durci le ton à l’encontre de Kinshasa. Selon lui, le gouvernement congolais n’a pas seulement continué à fournir des armes aux FDLR, mais aurait également cherché à « blanchir » certaines figures politiques vivant en Europe pour en faire la vitrine politique du mouvement. Le ministre y voit un problème de volonté politique qui ne se limite pas à Kinshasa : il reproche également au médiateur américain de ne pas tenir les autorités congolaises pour responsables de leurs manquements.

Cette sortie s’inscrit dans une série de déclarations rwandaises accumulées ces dernières semaines, Kigali rejetant notamment le « protocole » de désarmement conclu entre le gouvernement congolais et les FDLR — présenté par Kinshasa comme conforme aux accords de Washington et au Concept d’opérations (CONOPS) qui les accompagne. Nduhungirehe a rappelé que l’Accord de paix de Washington imposait à la RDC un délai de 90 jours pour neutraliser les FDLR, délai que Kinshasa n’aurait pas respecté, tout en accusant les autorités congolaises d’avoir au contraire renforcé leur coopération militaire avec le groupe depuis l’adoption du cadre de mise en œuvre, le 4 décembre 2025.

Un accord-cadre (pourtant) ambitieux

L’accord-cadre de Doha, signé le 15 novembre 2025 par Sumbu Sita Mambu pour le gouvernement congolais et Benjamin Mbonimpa pour l’AFC/M23, fixe pourtant une feuille de route détaillée : cessation définitive des hostilités, rétablissement de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire national, dispositions transitoires de sécurité pour une durée de cinq mois, désarmement, démobilisation et réintégration des groupes armés locaux, neutralisation des groupes armés étrangers, retour des personnes déplacées et des réfugiés, relance économique et mise en place d’une commission indépendante chargée de la vérité, de la réconciliation et de l’obligation de rendre des comptes pour les crimes commis.

Le texte, conclu sous l’égide du Qatar, des États-Unis, de l’Union africaine et du médiateur désigné par celle-ci, le président togolais Faure Gnassingbé, prévoyait la négociation des six protocoles restants dans un délai de deux semaines après sa signature. Près de neuf mois plus tard, cet échange de quinze détenus — salué à la fois par Washington et par Doha comme un signal encourageant — demeure la première mesure de confiance tangible entre les parties. Il illustre à la fois la capacité des deux camps à s’accorder sur des gestes ponctuels facilités par des tiers neutres comme le CICR, et la profondeur du fossé qui subsiste sur les enjeux structurants du conflit : l’ampleur réelle des populations détenues de part et d’autre, le sort des combattants FARDC et Wazalendo aux mains de l’AFC/M23, et la question, toujours disputée entre Kinshasa et Kigali, de la neutralisation des FDLR.

Par Inès KABASELE TSHIELA, à Kinshasa

Laisser un commentaire