Le plan de financement de la BDEAC accuse un retard de 522 milliards FCFA
La Banque de développement des États de l’Afrique centrale a obtenu sa première notation financière internationale en novembre 2025. Cette reconnaissance intervient au moment où ses nouveaux engagements et ses décaissements ont fortement ralenti. Le rapport annuel 2025 révèle l’ampleur du retard pris sur les objectifs du Plan stratégique 2023-2027.

La séquence est paradoxale. En novembre 2025, l’agence de notation financière Moody’s attribue à la Banque de développement des États de l’Afrique centrale (BDEAC) la note Ba3 (qui se situe dans la catégorie spéculative, équivalant à un profil de risque modéré à important). La Banque y voit un signal important pour son financement futur. Quelques mois plus tôt, ses nouveaux engagements avaient pourtant chuté à un niveau inédit depuis plusieurs exercices. La BDEAC a approuvé cinq opérations de financement en 2025 pour un total de 34,02 milliards de FCFA. Son objectif annuel s’élevait à 250 milliards. Le taux de réalisation atteint ainsi 13,61 %. En 2024, les engagements avaient déjà reculé à 191,421 milliards, après 273,432 milliards en 2023.
Le ralentissement devient plus visible lorsqu’on regarde le Plan stratégique 2023-2027, une feuille de route institutionnelle et financière visant à transformer profondément la banque et à accroître son impact dans l’espace CEMAC, dans son ensemble. La Banque s’est fixé 1 700 milliards de FCFA de nouveaux engagements dans son Plan. Au terme des trois premières années, elle n’en a réalisé que 498,873 milliards, soit 29,35 % de la cible quinquennale. À cadence régulière, elle aurait dû se situer autour de 60%, soit près de 1 020 milliards. Le 25 septembre 2026, la BDEAC a présenté son rapport qui révèle l’ampleur du retard sur les objectifs.
Le portefeuille de projets existe, mais le financement bloque
Le problème ne vient pas d’une absence de demandes. En 2025, la BDEAC a reçu 35 requêtes de financement représentant 230,706 milliards de FCFA. Le Cameroun arrive en tête avec neuf demandes pour 125,151 milliards, devant le Tchad avec neuf demandes pour 71,225 milliards. Le Congo en compte six pour 18,946 milliards, le Gabon six pour 7,1 milliards, la Centrafrique quatre pour 3,284 milliards et la Guinée équatoriale une pour 5 milliards.
L’écart entre les demandes et les engagements reste donc considérable. La Banque explique elle-même les principaux blocages. Elle cite la réalisation incomplète de son programme de missions d’évaluation, les retards dans le règlement des frais d’instruction des dossiers et le retour tardif des lettres de mandat signées par les promoteurs. Le problème se situe ainsi également dans la préparation et la maturation des projets avant leur passage devant les organes de décision.
Cette situation pèse directement sur les décaissements. En 2025, la BDEAC n’a effectivement versé que 18,654 milliards de FCFA pour huit projets. Son budget de décaissement atteignait 373 milliards. Le taux d’exécution s’est limité à 5 %. Le niveau des décaissements baisse d’ailleurs continuellement depuis 2020, selon le tableau publié dans le rapport.
La Banque rappelle que le décaissement reste soumis à plusieurs conditions. Le bénéficiaire doit notamment avoir levé les conditions suspensives, respecter le calendrier des travaux, présenter un niveau d’avancement cohérent avec les sommes déjà débloquées et ne pas avoir d’impayés.
La notation arrive sur un terrain déjà assaini
C’est précisément sur ce terrain que Moody’s intervient. La BDEAC a obtenu le 21 novembre 2025 sa première notation financière internationale. Moody’s lui a attribué Ba3 avec perspective stable. Dans son rapport, la Banque présente cette notation comme le résultat des efforts engagés sur la gouvernance, la transparence financière et la gestion des risques. Elle y voit surtout un moyen d’accéder plus largement aux marchés financiers et de mobiliser des ressources à moyen et long terme.
Dieudonné Evou Mekou, président de la Banque, présente cette étape comme l’un des changements majeurs de l’exercice. Selon lui, cette première notation « ouvre désormais des perspectives élargies d’accès aux marchés internationaux ».
Le signal adressé aux investisseurs ne constitue toutefois qu’une étape. La notation ne produit pas, à elle seule, des financements. La BDEAC devra convertir cette crédibilité en ressources effectivement mobilisées, puis en prêts engagés et enfin en décaissements.
Des ressources progressent, mais pas encore assez vite
La Banque a déjà commencé à diversifier ses sources de financement. Elle a conclu en juin 2025 un accord de 65 millions de FCFA avec Afreximbank. Elle a aussi obtenu avec la BEAC le déblocage de 120 milliards de FCFA au titre du Compte Courant d’Associés. Quarante milliards ont été versés en 2025 et 80 milliards doivent l’être en 2026. Le cumul des ressources mobilisées dans le cadre du plan Azobé atteint 339,622 milliards de FCFA à fin 2025. La Banque considère ce montant comme représentant 40,5 % de sa cible pour les trois premières années, fixée à 837,732 milliards.
Le capital constitue une autre source de ressources. Le capital autorisé s’élève à 1 500 milliards de FCFA et le capital souscrit à 1 338 milliards à fin 2025. Quatorze des seize actionnaires ont souscrit à l’augmentation du capital. Les versements du capital appelé ont atteint 36,12 milliards en 2025, contre 17,708 milliards un an plus tôt. Le compte courant d’associés conclu avec la BEAC représente au total 240 milliards de FCFA. Le reliquat de 120 milliards a été totalement mobilisé en 2025.
La Banque prépare aussi un recours plus important au marché monétaire. Après avoir obtenu l’agrément de la BEAC en juillet 2025, elle prévoit de lancer au premier trimestre 2026 une première tranche de 50 milliards de FCFA sur un programme triennal de 200 milliards réalisé à travers des titres de créances négociables.
Le marché régional reste pourtant fermé en 2025
La stratégie de diversification présente une autre nuance. La BDEAC n’a mobilisé aucune ressource sur le marché régional des capitaux en 2025. Elle explique cette absence par des raisons stratégiques. Son financement continue donc de reposer largement sur les ressources propres, les lignes bilatérales et les mécanismes avec les institutions régionales. Au 31 décembre 2025, les emprunts à moyen et long terme contractés auprès des partenaires bilatéraux atteignent 98,030 milliards de FCFA. La Banque mentionne notamment Afreximbank, la BADEA, la Banque de développement de Chine et la Société islamique de développement parmi ses principaux partenaires. Elle négocie également de nouvelles facilités avec la BADEA et la Banque de développement d’Afrique australe.
Le financement ne se limite pas à mobiliser de l’argent. Il faut également récupérer les sommes prêtées pour pouvoir recommencer. En 2025, la BDEAC a facturé 185,182 milliards de FCFA au titre des remboursements dus. Le secteur public représente 143,754 milliards, soit 78 %, contre 41,428 milliards pour le privé. Les encaissements n’ont atteint que 39,645 milliards, soit un taux de recouvrement global de 21 %. La Banque relie cette faiblesse à la tension sur la capacité de paiement des contreparties, principalement publiques.
Cette question a occupé une place importante dans le dispositif de redressement engagé en 2025. L’Assemblée générale avait constaté des retards persistants de certains États actionnaires de catégorie A dans leurs obligations liées à l’augmentation du capital et au règlement des impayés. Elle a demandé aux États concernés de mettre à disposition les fonds attendus par la Banque. La BDEAC et la BEAC ont parallèlement réactivé le Compte Courant d’Associés et mis en place une task-force commune pour accélérer les opérations. Les deux institutions ont également engagé une réflexion sur un mécanisme destiné à sécuriser les paiements dus à la Banque.
Un portefeuille dominé par les infrastructures
La Banque doit aussi composer avec la structure de son portefeuille. À fin 2025, son encours brut atteint 723,516 milliards de FCFA, répartis sur 87 prêts. Le transport représente 50,80 % de cet encours. L’agriculture et l’agro-industrie comptent pour 15,84 %, l’industrie pour 9,44 % et la santé pour 7,37 %. La concentration est encore plus forte parmi les nouveaux financements. Les transports ont capté 27 milliards de FCFA, soit 79,36 % des engagements de 2025. L’agro-industrie a reçu 5 milliards, l’énergie 1,5 milliard et la finance 520 millions.
La BDEAC reconnaît elle-même cette concentration. Dans le mot du président, elle estime que la diversification vers les secteurs productifs à fort impact économique devra permettre de mieux répartir les risques et d’accroître l’impact de ses financements. Pour Dieudonné Evou Mekou, l’exercice 2026 doit permettre de capitaliser sur les réformes engagées et d’augmenter les décaissements en faveur des infrastructures et des secteurs productifs. Il lie cette trajectoire à l’amélioration de la gouvernance, du contrôle interne et de la gestion des risques. La Banque espère ainsi progresser, à terme, vers une notation « Investment Grade ».
Le contraste entre les deux chiffres résume l’enjeu. 498,873 milliards de FCFA de nouveaux engagements en trois ans sur une cible de 1 700 milliards. 18,654 milliards de FCFA seulement décaissés en 2025 pour une prévision de 373 milliards. Dans le même temps, la BDEAC dispose désormais d’une première notation internationale, de nouvelles lignes de financement et d’un programme destiné à élargir son accès au marché monétaire.
Par Fabrice PORO, à Yaoundé




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