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Mines, économie, sécurité : les enjeux de la visite de Doumbouya chez Ouattara

En visite d’État en Côte d’Ivoire, le président guinéen Mamadi Doumbouya a été reçu dimanche 13 septembre 2026 par Alassane Ouattara. Derrière les gestes d’amitié et les déclarations sur la coopération, les deux dirigeants ont posé les bases d’un rapprochement aux enjeux économiques, sécuritaires et diplomatiques majeurs.

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Les présidents guinéen Mamadi Doumbouya et ivoirien Alassane Ouattara s’étreignent, le 13 septembre 2026 à Abidjan. © Présidence de la République de Côte d’Ivoire

Le décor avait valeur de symbole. Le président de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara a reçu son homologue de la Guinée, Mamadi Doumbouya, dans sa résidence privée, avant un dîner à huis clos. Dans les communications officielles, les termes « amitié », « fraternité », « coopération » et « intérêts communs » occupent une place centrale. Mais les deux présidents ne se sont pas contentés d’entretenir une relation de bon voisinage. Ils ont abordé des dossiers qui touchent directement aux intérêts stratégiques des deux pays : commerce, infrastructures, sécurité, formation et lutte contre l’orpaillage clandestin. La rencontre du 13 septembre 2026 intervient surtout alors que Conakry et Abidjan multiplient les initiatives pour mieux connecter leurs territoires et sécuriser leur frontière commune.

Une visite qui scelle une proximité politique

Mamadi Doumbouya n’a pas oublié de rappeler ce qu’il considère comme le soutien d’Alassane Ouattara dans son parcours politique récent. Selon le compte rendu guinéen, le président a remercié son homologue ivoirien pour « le soutien et l’accompagnement » apportés « tout au long du processus électoral » qui l’a conduit à la magistrature suprême. Cette reconnaissance prend une résonance particulière au regard du parcours politique du dirigeant guinéen. Arrivé au pouvoir après le renversement d’Alpha Condé en septembre 2021, Mamadi Doumbouya a ensuite engagé un processus institutionnel qui a conduit à l’adoption d’une nouvelle Constitution et à l’organisation d’une élection présidentielle en décembre 2025.

La relation avec Abidjan s’est parallèlement renforcée. En juin 2025 déjà, lors d’une précédente visite, Ouattara et Doumbouya avaient affiché leur volonté de développer leur coopération dans les infrastructures, le transport, l’énergie et la sécurité. La présidence guinéenne avait alors présenté la rencontre comme une étape vers un « partenariat stratégique ».

La séquence actuelle confirme donc une continuité plutôt qu’un rapprochement improvisé. Elle intervient dans un contexte où la Guinée cherche à diversifier ses partenariats et à valoriser davantage ses ressources, tandis que la Côte d’Ivoire entend préserver son rôle de puissance économique et logistique dans l’espace ouest-africain.

Transformer la frontière en corridor économique

Le rapprochement entre Conakry et Abidjan repose aussi sur une réalité géographique : les deux pays partagent une frontière, mais leurs échanges restent encore loin de leur potentiel. Les deux États ont commencé à s’attaquer à l’un des obstacles structurels à cette intégration : la gestion de leur frontière commune. En juin 2026, la Commission technique mixte chargée de sa matérialisation a paraphé à Grand-Bassam un avant-projet de traité de délimitation, de démarcation et de bornage. Les experts ont également révisé l’accord-cadre de coopération transfrontalière et préparé la création d’un cadre de concertation entre le Tonkpi ivoirien et la région guinéenne de N’Zérékoré.

Cette démarche dépasse la seule question administrative. Elle peut faciliter la circulation des personnes et des marchandises dans une zone où les échanges transfrontaliers occupent déjà une place importante dans la vie économique des populations. La connexion physique constitue l’autre pièce du puzzle. Le projet de bitumage de l’axe Lola-N’Zoo-frontière ivoirienne doit contribuer au désenclavement du sud-est guinéen et renforcer les liaisons avec la Côte d’Ivoire.

L’or, un dossier à la fois économique et sécuritaire

C’est probablement l’un des dossiers les plus sensibles de la rencontre. Mamadi Doumbouya a présenté la lutte contre l’orpaillage clandestin comme un « sujet stratégique ». Pour Abidjan, le problème dépasse largement la protection de l’environnement. Les autorités ivoiriennes le considèrent désormais comme un enjeu économique et sécuritaire majeur. Les chiffres disponibles illustrent l’ampleur du phénomène. Les autorités ivoiriennes indiquent que plus de 1 600 sites d’orpaillage illégal ont été recensés sur le territoire national. Entre juillet 2021 et juillet 2026, plus de 1 000 sites colonisés ou recolonisés ont été déguerpis au cours de près de 8 500 opérations.

La lutte s’est encore intensifiée en 2026. Entre janvier et juillet, la gendarmerie ivoirienne a mené 953 opérations, démantelé 1 114 sites et interpellé 1 531 personnes. La dimension financière alimente également les inquiétudes. Selon des données présentées début septembre par la Direction générale des Mines et de la Géologie, plus de 140 tonnes d’or auraient été produites clandestinement en 2025, pour une valeur estimée à plus de 4 600 milliards de FCFA. L’État aurait, selon cette même source, pu percevoir plus de 700 milliards de FCFA de recettes fiscales si cette production était passée par les circuits légaux.

Ces estimations doivent toutefois être maniées avec prudence : leur méthode de calcul et leur périmètre méritent d’être clairement distingués des données opérationnelles, beaucoup mieux documentées. Le sujet intéresse directement la Guinée. Conakry tente elle aussi de mieux contrôler sa filière aurifère et d’accroître la transformation locale de ses ressources. En juin, Doumbouya avait précisément demandé une accélération du raffinage de l’or sur le territoire national, dans le cadre de sa politique de transformation locale des ressources minières.

Le renseignement, nouvel axe de rapprochement

La référence au partage de renseignements constitue l’un des passages les plus significatifs du message délivré à Abidjan. Les deux pays veulent renforcer leurs échanges d’informations afin de répondre aux défis sécuritaires régionaux. Cette orientation s’inscrit dans un environnement particulièrement sensible : la Côte d’Ivoire renforce la surveillance de ses frontières nord et ouest face à la menace jihadiste, tandis que la Guinée doit gérer ses frontières avec plusieurs pays de l’espace ouest-africain. Conakry dispose par ailleurs d’une position particulière dans la recomposition régionale. La Guinée continue de participer aux mécanismes de la CEDEAO, tout en entretenant des relations avec les États de l’Alliance des États du Sahel.

Le sujet sécuritaire dépasse donc la seule frontière ivoiro-guinéenne. Il concerne les mouvements de populations, les trafics, les réseaux d’orpaillage clandestin et, plus largement, la circulation de groupes criminels dans un espace régional où les frontières restent difficiles à contrôler. La Guinée avait d’ailleurs déjà placé la coopération sécuritaire et l’échange de renseignements au cœur d’une rencontre régionale en mars 2026, lors d’un sommet consacré aux différends frontaliers avec la Sierra Leone et le Liberia, auquel la Côte d’Ivoire participait comme pays témoin.

Le pari économique derrière le discours Sud-Sud

Mamadi Doumbouya insiste également sur la coopération Sud-Sud et sur la capacité des États africains à trouver leurs propres réponses aux défis du continent. À Abidjan, ce discours prend une dimension économique. La Guinée dispose d’un immense potentiel minier et cherche à développer davantage ses infrastructures et ses chaînes de transformation. La Côte d’Ivoire possède, de son côté, un marché important, des infrastructures portuaires et routières, un secteur privé structuré et une position logistique centrale dans la sous-région.

Les intérêts des deux pays peuvent donc se compléter. Pour Conakry, un rapprochement avec Abidjan peut faciliter l’accès aux marchés, aux infrastructures et aux réseaux économiques ouest-africains. Pour Abidjan, une coopération accrue avec la Guinée peut ouvrir des perspectives dans un pays dont les ressources minières et les besoins en infrastructures offrent d’importantes opportunités d’affaires.

Une diplomatie de réciprocité

Les symboles militaires et protocolaires qui entourent la relation méritent enfin d’être observés. La présidence ivoirienne a notamment rappelé la participation d’un détachement militaire guinéen aux célébrations de l’indépendance de la Côte d’Ivoire, le 7 août. En retour, Mamadi Doumbouya a invité officiellement la Côte d’Ivoire à prendre part, comme pays à l’honneur aux côtés du Rwanda, aux festivités de la fête nationale guinéenne en octobre.

Pris isolément, ces gestes relèvent du protocole. Mis bout à bout, ils traduisent toutefois une diplomatie de réciprocité et une volonté d’afficher publiquement la proximité entre les deux capitales. Quelques semaines séparent les deux séquences : en août, la Guinée célébrait l’indépendance ivoirienne à Abidjan ; en octobre, Abidjan sera mis à l’honneur à Conakry.

Derrière les sourires, les accolades et les formules de fraternité, les deux présidents semblent donc chercher davantage qu’un simple rapprochement de circonstance. Ils travaillent à construire une relation où la frontière devient corridor économique, l’or devient dossier sécuritaire et le voisinage devient levier diplomatique.

Par David KOUADIO, à Abidjan

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