Mali, Guinée, Niger, Burkina Faso : ces pays qui ont suspendu des médias français
Depuis 2022, quatre pays d’Afrique de l’Ouest ont tour à tour suspendu, interdit ou expulsé des médias français — RFI, France 24, LCI, TV5 Monde, l’AFP ou Jeune Afrique. Retour sur une escalade qui a franchi une nouvelle étape ce 17 septembre 2026 avec l’interdiction de France 24 en Guinée.

Le jeudi 17 septembre 2026, la Haute autorité de la communication (HAC) de Guinée, l’organe chargé de réguler les médias, a interdit « avec effet immédiat » la diffusion de France 24 sur l’ensemble du territoire. Le président de la HAC, Boubacar Yacine Diallo, a pris cette décision après avoir mis la chaîne en demeure la veille, à la suite d’une séquence dans laquelle un présentateur avait qualifié à l’antenne le chef de l’État, le général Mamadi Doumbouya, de « président putschiste ». Arrivé au pouvoir après le coup d’État de septembre 2021, Doumbouya a ensuite remporté l’élection présidentielle de décembre 2025.
La HAC avait demandé à France 24 de procéder aux « rectifications éditoriales nécessaires sur l’ensemble de ses canaux numériques ». La chaîne a reconnu avoir « qualifié par erreur » le chef de l’État et indiqué qu’elle présenterait ses excuses à l’antenne. La décision révoque également l’autorisation de diffusion de France 24 et retire les accréditations de ses correspondants en Guinée. La HAC a aussi retiré, la veille, l’accréditation du correspondant de l’hebdomadaire Jeune Afrique en Guinée, Mamadou Diawo Barry, en invoquant des « manquements professionnels ».
Cette décision place désormais la Guinée aux côtés du Mali, du Burkina Faso et du Niger, trois pays sahéliens dont les autorités militaires ont progressivement rompu avec plusieurs partenaires occidentaux, notamment la France, tout en renforçant leurs relations avec la Russie.
Mali : le point de départ, en mars 2022
C’est au Mali que s’amorce, en mars 2022, la série de suspensions qui touchera ensuite plusieurs médias internationaux au Sahel. Le 16 mars, le gouvernement de transition engage une procédure visant à suspendre « jusqu’à nouvel ordre » la diffusion de RFI et de France 24 ainsi que leurs plateformes numériques. Il interdit également aux médias maliens de reprendre ou de publier leurs contenus.
Bamako justifie cette décision par ce qu’il présente comme de « fausses allégations » concernant des exactions imputées aux Forces armées maliennes. Le gouvernement cite trois sources principales : une déclaration de la haute-commissaire de l’ONU aux droits de l’Homme, Michelle Bachelet, publiée le 8 mars, un rapport de Human Rights Watch (HRW) diffusé le 15 mars et des reportages de RFI des 14 et 15 mars. HRW avait notamment documenté des abus attribués aux forces de sécurité maliennes et estimé qu’au moins 71 civils avaient été tués depuis décembre 2021.
Les autorités maliennes dénoncent alors une prétendue « synchronisation » médiatique destinée, selon elles, à déstabiliser la transition. Elles vont jusqu’à comparer les pratiques de RFI et France 24 à celles de Radio Mille Collines, la station rwandaise associée à la propagande du génocide des Tutsi en 1994. Human Rights Watch et Amnesty International contestent cette lecture et dénoncent, de leur côté, les restrictions imposées aux médias.
Burkina Faso : plusieurs médias suspendus
Le Burkina Faso a progressivement restreint l’accès à plusieurs médias internationaux depuis l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré en 2022. La première mesure visait RFI, dont le gouvernement a suspendu la diffusion « jusqu’à nouvel ordre » le 3 décembre 2022. Il reproche à la radio française d’avoir relayé un « message d’intimidation des populations attribué à un chef terroriste » et d’avoir repris, dans une revue de presse, une information jugée mensongère concernant le capitaine Ibrahim Traoré. Le 27 mars 2023, le gouvernement suspend à son tour France 24 sine die. Raison : la chaîne française aurait diffusé des extraits de réponses écrites du chef d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) dans le cadre d’une interview. Reporters sans frontières confirme que cette séquence a précédé la décision de suspension.
Le 29 juin 2023, le Conseil supérieur de la communication (CSC) suspend LCI pour trois mois. Le régulateur sanctionne la chaîne après une émission consacrée à la situation sécuritaire au Sahel. Au cours de cette émission, une chroniqueuse évoque notamment l’occupation de 40 % du territoire par des groupes jihadistes et l’utilisation de civils comme « chair à canon », selon les éléments rapportés par RSF.
Enfin, le Burkina Faso a également suspendu TV5Monde en avril 2025, ainsi que plusieurs autres médias internationaux, après leur couverture d’un rapport de Human Rights Watch sur des exactions attribuées à l’armée burkinabè. RSF indique que le CSC avait alors suspendu pendant deux semaines la retransmission des programmes de TV5Monde et bloqué l’accès à son site internet.
Niger : neuf médias bannis
Sous le général Abdourahamane Tiani, le Niger a entamé la restriction aux médias étrangers dans les premiers jours qui ont suivi le coup d’État du 26 juillet 2023. Le 3 août, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) suspend RFI et France 24. La mesure intervient alors que les autorités ont suspendu les institutions, dont le Conseil supérieur de la communication (CSC), chargé de réguler les médias. Reporters sans frontières dénonce alors une atteinte au pluralisme de l’information.
La pression s’accentue en décembre 2024. Le gouvernement nigérien annonce une plainte contre RFI, qu’il accuse d’« incitation au génocide et au massacre intercommunautaire », après sa couverture d’attaques dans l’ouest du pays. Ces accusations proviennent des autorités nigériennes et ne constituent pas, à elles seules, un constat indépendant. Le même mois, le Niger suspend également la BBC pour trois mois, en lui reprochant de diffuser des informations jugées « erronées » et susceptibles, selon les autorités, de déstabiliser la quiétude sociale et de saper le moral des troupes.
L’escalade franchit un nouveau seuil le 8 mai 2026. L’Observatoire national de la communication (ONC) suspend neuf médias étrangers : RFI, France 24, AFP, TV5Monde, TF1 Info, Jeune Afrique, Mediapart, France Afrique Média et LSI Africa. Le régulateur invoque la diffusion répétée de contenus qu’il considère comme « susceptibles de mettre gravement en péril l’ordre public, l’unité nationale, la cohésion sociale et la stabilité des institutions ». La mesure vise notamment les bouquets satellitaires, les réseaux câblés, les plateformes numériques, les sites internet et les applications mobiles.
Rapprochement avec Moscou…
Ces suspensions successives s’inscrivent dans un mouvement plus large de redéfinition des alliances au Sahel. Depuis les différents coups d’État survenus au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les nouvelles autorités ont progressivement pris leurs distances avec la France et plusieurs partenaires occidentaux, tout en développant leurs relations politiques, sécuritaires et économiques avec la Russie. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger se sont ensuite regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES) et ont renforcé leur coordination. Cette démarche intervient alors que les nouvelles autorités nigériennes font face aux menaces d’intervention militaire brandies par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao).
Le rapprochement avec Moscou apparaît également dans le paysage médiatique. Alors que des médias français notamment sont suspendus, des chaînes russes comme Russia Today (RT) et Sputnik renforcent leur présence dans l’espace informationnel sahélien. Plusieurs analyses consacrées à la région relèvent parallèlement la circulation de récits favorables au rapprochement avec Moscou et critiques de l’influence occidentale.
Cette évolution franchit une nouvelle étape en juillet 2026. RT devient le premier partenaire international de Tafouk TV, la chaîne commune de l’AES. Les deux médias signent, le 8 juillet à Niamey, une convention portant sur l’échange de contenus, le partage d’expertise et la couverture conjointe de l’actualité en Russie et dans les pays de l’AES. L’accord confirme l’installation de nouveaux partenariats médiatiques entre l’espace sahélien et la Russie.
Par Kader DOUMBIA, à Bamako




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