« La réforme de l’OMC peut être très bénéfique pour l’Afrique »
Face aux fortes tensions qui secouent le commerce mondial, Ngozi Okonjo-Iweala, directrice générale de l’Organisation mondiale du commerce, exhorte les pays en développement, majoritairement en Afrique, à réécrire les règles de l’OMC qui les pénalisent, tout en menant des réformes indispensables pour attirer les investisseurs.

Alors que les règles du commerce mondial sont soumises à de fortes tensions, Ngozi Okonjo-Iweala, directrice générale de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), appelle les pays en développement à prendre toute leur part dans leur refonte. Dans un entretien avec les responsables et représentants de médias invités, Les Faits D’Ici, à l’occasion du Forum public de l’OMC du 15 au 17 septembre 2026, à Genève, l’ancienne ministre nigériane des Finances estime que ces économies doivent identifier les règles qui les pénalisent et négocier leur évolution avec les autres membres, plutôt que de ressasser les griefs du passé. Elle rappelle que près des trois quarts du commerce mondial s’effectuent encore selon le principe de la nation la plus favorisée, preuve selon elle de la solidité du système, mais reconnaît que l’Afrique, avec moins de 3 % des échanges mondiaux, n’en a pas suffisamment profité.
Diversification des chaînes de valeur, commerce numérique, commerce vert : les opportunités sont nombreuses, à condition de mener en parallèle les réformes internes indispensables pour attirer les investissements, bâtir des infrastructures et gagner en compétitivité. Car, prévient-elle, les entreprises ne viendront ni par amour ni par charité. Elle se prononce également sur le tarif zéro accordé par la Chine à 53 pays africains, la graduation des pays les moins avancés et la place de la Tunisie entre l’Europe et l’Afrique.
Comment la réforme de l’OMC et les réformes transfrontalières peuvent-elles bénéficier aux pays du monde entier ? Et comment peuvent-ils s’assurer que leurs priorités sont prises en compte dans ce processus ?
Je pense que la réforme de l’OMC peut être très bénéfique pour les pays en développement, car il faut se demander : comment en sommes-nous arrivés là ? Comment en sommes-nous arrivés à une situation où les règles commerciales sont sous tension ? Nous devons être ouverts à la critique : peut-être est-il nécessaire de réformer ces règles, car elles ne correspondent plus au monde du XXIe siècle dans lequel nous vivons. C’est pourquoi les pays en développement doivent examiner la question — ils ont leurs critiques. Ils estiment que certaines règles commerciales ne jouent pas en leur faveur, et ils souhaitent disposer de l’espace nécessaire pour se développer, produire, créer des emplois et s’industrialiser. Et c’est légitime.
Leur intérêt est donc de se demander : qu’est-ce qui ne fonctionne pas ? Maintenant que nous réformons, qu’est-ce qui ne marche pas dans ces règles commerciales ? Et comment pouvons-nous négocier avec les autres membres, car ce n’est pas un diktat. Pour changer les choses et réformer, il faut négocier avec les autres membres et dire : « Ceci ne fonctionne pas pour nous, ou n’a pas fonctionné, changeons-le. » Je pense donc que les pays en développement ont un intérêt majeur dans ces règles, car ils estiment qu’elles n’ont pas fonctionné pour eux par le passé. On peut toujours ressasser le passé et se plaindre, ou saisir l’occasion de dire ce qui n’a pas fonctionné et de le changer. C’est le premier point.
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Le second point, c’est que le monde change très vite, et de nombreuses opportunités se présentent, que les pays en développement peuvent saisir. Premièrement, de nombreuses chaînes d’approvisionnement cherchent à se diversifier vers d’autres zones géographiques, car elles se sont rendu compte qu’elles étaient trop concentrées dans certaines régions du monde, que ce soit en Chine ou en Asie de l’Est. Elles peuvent se diversifier vers l’Inde, l’Amérique latine, l’Asie centrale ou l’Afrique, car cela renforce la résilience. Si vous avez une chaîne de valeur diversifiée, vous êtes beaucoup moins vulnérable aux chocs, n’est-ce pas ? C’est une opportunité pour les pays en développement, dans le cadre de cette réforme, de se demander : que devons-nous faire pour devenir attractifs, afin de saisir l’opportunité de la diversification des chaînes de valeur ? Cela ne vous tombera pas tout cuit dans les mains. Si vous ne rendez pas votre pays attractif… C’est pourquoi des outils comme l’Accord sur la facilitation des investissements pour le développement — que nous avons ici et que nous attendons de voir entrer en vigueur — sont très importants. De nombreux pays en développement, 90 d’entre eux membres de cet accord, disent qu’ils voient l’opportunité et qu’ils doivent la saisir. Ils ont besoin de cet accord pour se rendre attractifs. Mais au-delà de l’accord — car ce n’est pas une solution miracle unique — il faut faire d’autres choses. Il nous faut des infrastructures dans nos pays, il faut trouver des moyens d’attirer les investissements. C’est donc une opportunité.
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Les deux dernières : le numérique. Le commerce numérique devient important, y compris le commerce des services fournis par voie numérique. Si vous êtes un petit État insulaire, ou un pays éloigné confronté à des problèmes logistiques, si vous parvenez à mettre en place votre infrastructure numérique, vous pouvez échanger de nombreux services, et même des biens, par voie numérique — et nous avons besoin de règles pour rendre cela possible. C’est pourquoi l’accord sur le commerce électronique, qui est plurilatéral, ainsi que d’autres règles régissant le commerce électronique, sont très importants. Nous devons saisir cette opportunité.
Le commerce vert : deux mille milliards de dollars — je pourrais continuer. Vous voyez qu’il y a tant d’opportunités passionnantes à saisir. Nous avons besoin de réformes, afin que les pays en développement puissent en bénéficier pleinement en participant à la construction d’une OMC renouvelée et renforcée, dotée de règles améliorées, plutôt qu’en se contentant de rendre les armes.
Depuis le 1er mai 2026, la Chine applique un tarif zéro pour 53 pays africains, une mesure qui aurait déjà généré, en deux mois, plus de 27 000 dollars selon un rapport de China Global Television. J’aimerais savoir comment l’OMC a accueilli cette initiative. Considérez-vous cette mesure bilatérale comme productible, ou risque-t-elle fragiliser le multilatéralisme que défend l’OMC ?
Il faut d’abord que les pays africains soient en mesure d’utiliser ces mesures. Si l’on n’est pas en mesure de les utiliser, cela ne nous apporte rien. Il faut donc se poser les bonnes questions : quel type de produits pouvons-nous exporter ? Que pouvons-nous faire pour mieux exploiter les préférences accordées ? Il faut ajouter de la valeur aux produits exportés si nous voulons en bénéficier et créer des emplois. Donc, nous pensons que c’est une bonne chose, mais il faut que nous ayons, chez nous (Afrique Ndlr), les mesures nécessaires pour bien exploiter cette ouverture.
Mais la graduation, qui est le processus par lequel un pays en développement ou un pays moins avancé (PMA) sort de cette catégorie officielle en raison de ses progrès économiques, entraînant ainsi une modification de son statut et de son accès aux traitements préférentiels au sein de l’Organisation mondiale du commerce, signifie également la perte de certaines préférences importantes et de certaines flexibilités politiques. Comment l’OMC peut-elle faire en sorte que la graduation devienne un pont vers une intégration plus profonde dans le commerce mondial, plutôt qu’un choc commercial soudain ?
La graduation est une bonne chose. Cela signifie que son économie se porte bien et qu’il sort de la catégorie des pays les moins avancés. Aucun pays, j’espère, ne souhaite rester indéfiniment dans la catégorie des pays les moins avancés. C’est donc une bonne chose, qu’il faut voir sous un jour positif.
Deuxièmement, l’OMC n’est pas le seul lieu où s’opère la graduation. Il existe aussi des processus de graduation dans d’autres institutions multilatérales — la Banque mondiale, le FMI, les Nations Unies, etc. Je pense donc qu’il faut envisager cette question de manière plus large, et reconnaître qu’il est tout à fait légitime que les pays ou membres en voie de graduation bénéficient d’une période de transition, afin qu’il n’y ait pas de changement brutal. On ne peut pas graduer aujourd’hui et, à cause de chocs, se retrouver reclassé dans la catégorie précédente peu après. Il est donc légitime — la question est de savoir combien de temps. Je pense que c’est là l’enjeu à l’OMC, et certains PMA cherchent à négocier la durée de cette transition, dans le cadre de quel accord, pendant combien d’années.
Je pense que tant que les PMA parviennent à adopter une approche cohérente, tout en tenant compte de ce que disent les autres membres au sujet de la graduation, nous pourrons trouver un terrain d’entente. Nous avons travaillé très étroitement avec les PMA, en tant que fervents soutiens, pour les aider à structurer leurs demandes concernant tous les aspects liés à la graduation. Parallèlement, nous essayons aussi de convaincre les autres membres de se montrer ouverts à certaines de ces demandes des PMA.
Vous soulignez que la logique fondatrice du système commercial multilatéral reste solide, tout en reconnaissant que les pays en développement, notamment africains, n’en ont pas encore suffisamment bénéficié. Quelles réformes concrètes de l’OMC devraient, selon vous, être engagées en priorité pour permettre à l’Afrique d’accroître sa part dans le commerce mondial, aujourd’hui inférieure à 3 %, et mieux capter la valeur ajoutée des échanges ?
Affirmer que la logique fondatrice est saine n’est donc pas un vœu pieux. Ce n’est pas de l’incantation. Et les faits parlent d’eux-mêmes, c’est ce que je vous disais, malgré toutes ces attaques contre les règles, quand on constate que près des trois quarts du commerce mondial se déroulent encore selon ces termes, calculés avec une méthodologie objective. J’ai toujours répondu à ceux qui veulent contester, comment avez-vous calculé cela. Eh bien, la méthode de calcul n’a pas changé depuis l’époque où ce chiffre était de 80 %, avant le début des guerres tarifaires, et nous l’avions publié à l’époque. C’est donc ainsi, méthodologiquement, que l’on calcule la part du commerce en NPF, la clause de la nation la plus favorisée.
Alors pourquoi disons-nous que la logique fondatrice est saine. Parce que les faits nous montrent que le système reste relativement solide. N’êtes-vous pas surpris, avec tout le pessimisme ambiant, de voir que le système tient bon. C’est ce que nous voulons dire, ce n’est pas un vœu, c’est un fait. Et cela envoie un message fort à tous ceux qui souhaitent œuvrer en dehors du système, le système perdure. Cela signifie que ce qui a été fondé à l’origine a beaucoup de sens. S’il n’en était pas ainsi, le système se serait effondré sous les attaques, n’est-ce pas.
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Nous mettons donc cela sur la table parce que nous pensons que la logique fondatrice est saine. Elle n’est pas parfaite, car tout le monde n’a pas bénéficié du système autant qu’il aurait dû. Les pays en développement n’en ont pas suffisamment profité, c’est pourquoi nous devons être à l’écoute de leurs plaintes. La part de l’Afrique dans le commerce mondial, par exemple, je le répète sans cesse, reste inférieure à 3 %. Nous, Africains, n’avons donc pas bénéficié du système autant que nous l’aurions dû, et nous avons encore de bonnes chances d’y parvenir.
Pour cela, il nous faut des réformes, des réformes des règles existantes, pour identifier ce qui n’a pas fonctionné et qui pourrait nous aider. Mais comme je l’ai longuement expliqué, il nous faut aussi envisager de nouvelles règles pour pouvoir saisir de nouvelles opportunités.
Deuxièmement, il faut regarder en interne. Ce n’est pas uniquement à cause des règles de l’OMC que nous n’obtenons pas une part plus importante du commerce mondial. Si nous pensons que c’est uniquement pour cette raison, nous passons à côté de l’essentiel. Je dois vous dire, en tant qu’ancienne ministre des Finances de longue date dans mon pays, qu’il faut mener soi-même de nombreuses réformes internes. Il faut être compétitif pour attirer l’investissement, afin de pouvoir créer de la valeur ajoutée. Cela ne tombera pas du ciel. Il faut s’assurer que vos mesures politiques sont attractives pour l’investissement. Il faut disposer des infrastructures nécessaires pour être compétitif. Car les entreprises ne viendront pas par amour ou par charité. Même vos propres entrepreneurs nationaux n’investiront pas dans leur propre pays si les conditions ne sont pas réunies. Nous devons donc faire nos devoirs, fournir les infrastructures, mettre en place les mesures nécessaires pour attirer les investissements.
Par rapport à la Tunisie, voyez-vous aujourd’hui une réelle opportunité pour la Tunisie qui occupe une position stratégique entre l’Europe et l’Afrique de devenir une plateforme régionale de production et d’exportation entre l’Europe et l’Afrique. Et quelles seraient selon vous les deux ou trois mesures prioritaires pour saisir cette opportunité ?
Je ne peux pas entrer dans le détail, mais je réponds oui. Je pense que la Tunisie est bien placée pour saisir les opportunités entre l’Europe et l’Afrique. Vous voyez ce qui se passe tout près de chez vous, au Maroc, ils essaient également de saisir cette opportunité. Je pense donc que la Tunisie, avec une population très bien éduquée, dispose d’atouts très importants. Vous avez une population éduquée, vous êtes tout près de l’Europe, vous avez donc tous les avantages pour saisir l’opportunité de la décentralisation des chaînes de valeur. C’est vraiment maintenant que vous devez faire ce qu’il faut pour saisir cette opportunité.
Dans le Rapport sur le commerce mondial, il est indiqué que 72 % du commerce mondial est encore réalisé selon le principe de la nation la plus favorisée. La République dominicaine s’est récemment appuyée sur ce principe pour protéger ses exportations de riz, notamment dans le cadre du DR-CAFTA. Dans ce contexte, j’aimerais savoir s’il est légitime pour un pays de s’appuyer sur le principe de la nation la plus favorisée pour répondre aux effets découlant d’un accord de libre-échange tel que le DR-CAFTA ?
Je pense que, quel que soit le cas de figure, essayer de construire ses accords sur les principes de la NPF, et comme je l’ai dit précédemment, la plupart des accords régionaux que nous connaissons sont généralement conçus selon cette logique, cela reste à mon avis la meilleure approche, bâtir ces accords sur la plateforme de l’OMC. Parce que, dans la plupart des cas, vos voisins, ou ceux avec qui vous concluez ces accords, souhaitent également poursuivre ces accords en respectant autant que possible les principes NPF. Vous devriez donc faire de même.
Là où surviennent des déviations, cela devient un problème. Et si tel est le cas, l’OMC prévoit, bien sûr, pas pour un accord régional en tant que tel, au sein des accords régionaux, vous disposez de vos propres mécanismes de règlement des différends intégrés. Donc, si une déviation survient au sein de cet accord, elle doit être portée devant le mécanisme de règlement des différends convenu entre les parties.
Mais mon idée principale est la suivante, oui, la raison pour laquelle nous encourageons vivement les membres à construire leurs accords régionaux et leurs accords de libre-échange sur la plateforme de l’OMC, c’est que cela facilite, au final, la conclusion d’arrangements entre eux qui ne nuisent pas aux tierces parties. Ces pays restent en effet membres de l’OMC, en plus d’être membres de l’accord régional.
Propos recueillis par Fabrice PORO, à Genève




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