Robert Staiger : « 25 % du PIB des pays les moins avancés menacés »
Sans les règles de l’Organisation mondiale du commerce, le monde perdrait 10 % de son PIB d’ici 2050 — et les pays les plus pauvres jusqu’à 25 %. Robert Staiger, économiste en chef de l’OMC, détaille pour Les Faits D’ici ce que coûterait vraiment l’effondrement du multilatéralisme commercial.

Alors que le système commercial multilatéral traverse l’une des périodes les plus incertaines de son histoire, l’Organisation mondiale du commerce vient de publier son Rapport sur le commerce mondial 2026. Le document, qui projette trois scénarios à l’horizon 2050, chiffre pour la première fois le coût de la fragmentation : un écart de 10 % du PIB mondial sépare un scénario de réformes coopératives d’un monde réduit à des accords de libre-échange isolés. Une perte très inégalement répartie, puisque les pays les moins avancés pourraient voir jusqu’à un quart de leur richesse mise en péril.
En marge du Forum public 2026 qui se tient à Genève du 15 au 17 septembre 2026, Les Faits D’ici a rencontré à Genève Robert Staiger, économiste en chef et directeur de la Division de la recherche économique et des statistiques de l’OMC. Dans cet entretien exclusif, il revient sur les quatre mutations structurelles qui déstabilisent aujourd’hui le système, défend la solidité de ses principes fondateurs — non-discrimination, réciprocité, transparence, flexibilité — et explique pourquoi l’exception de sécurité nationale, pensée en 1947 pour quelques produits sensibles, est devenue si difficile à encadrer à l’ère des technologies à double usage. Il évoque enfin les nouvelles marges de négociation qui s’ouvrent au Sud global, et le rôle que l’OMC pourrait jouer dans la gouvernance commerciale de l’intelligence artificielle.
Selon vous, jusqu’où cette remise en cause du système commercial multilatéral peut-elle aller, notamment sous l’effet des intérêts nationaux et des tensions géopolitiques ? Et quelles conséquences cela pourrait-il avoir pour l’OMC ?
Robert Staiger : Le rapport souligne que les accords de libre-échange et les unions douanières qui existent aujourd’hui sont négociés dans le cadre des règles du système de l’Organisation mondiale du commerce. Je pense que cet aspect est parfois mal connu, alors qu’il est essentiel pour comprendre les centaines d’accords de libre-échange en vigueur aujourd’hui. Pourquoi est-ce important ? Parce que ces règles permettent aux accords de libre-échange et aux unions douanières de venir compléter le système commercial multilatéral, plutôt que de le fragiliser. Comment ?
Il s’agit là d’une exemption explicite à l’un des grands principes de base — le principe de la nation la plus favorisée (NPF), c’est-à-dire la non-discrimination —, mais une exemption elle-même encadrée par des règles précises. Ces règles, prévues à l’article 24, autorisent la négociation d’un accord de libre-échange à condition d’abaisser tous les droits de douane à zéro entre les parties, de le faire pour l’essentiel des échanges, et de ne pas augmenter les tarifs extérieurs appliqués aux autres membres de l’OMC.
Cela a des effets importants sur la complémentarité de ces accords avec le système multilatéral. Les preuves que nous avons examinées dans le rapport montrent que, jusqu’à présent, ces accords ont eu tendance à être complémentaires au système, et non concurrents. Pourquoi ? D’abord parce que le détournement des échanges — c’est-à-dire le fait de détourner des flux commerciaux au détriment de pays tiers lors de la libéralisation dans le cadre d’un accord de libre-échange — tend à être limité par ces règles.
Ensuite, parce que les règles elles-mêmes réduisent fortement le jeu de puissance qui pourrait autrement caractériser des négociations bilatérales ou plurilatérales : les droits de douane doivent, en principe, être ramenés à zéro pour tous les partenaires de l’accord. Il n’est pas question qu’un pays conserve des tarifs élevés pendant que l’autre serait contraint de baisser les siens.
Nous détaillons tout cela dans le rapport, au niveau conceptuel. Dans nos simulations, nous montrons également à quoi ressemblerait le monde si ces règles n’existaient pas — c’est précisément l’objet du scénario des accords de libre-échange, et cela permet d’en expliquer les coûts. Dans ce scénario, nous imaginons en effet un monde où l’OMC ne serait plus là pour garantir, entre les différents accords de libre-échange, une coopération fondée sur des règles communes et le respect des engagements tarifaires consolidés. Certaines de nos simulations examinent aussi ce qui se passerait si les membres de ces accords commerçaient dans un cadre asymétrique, sans que ces règles ne s’appliquent.
Tout cela nous conduit à un scénario où les coûts seraient beaucoup plus élevés que dans un monde sans accords de libre-échange du tout. Nous ne disons donc pas que les accords de libre-échange sont incompatibles avec le système multilatéral — au contraire, ils lui sont compatibles, à condition de respecter le cadre de l’article 24 et les règles qui l’accompagnent.
Voilà, c’était une longue réponse. Pour résumer : le scénario le plus coûteux est celui où les règles de l’OMC ne seraient plus respectées et où il n’y aurait plus aucune coopération multilatérale — uniquement des accords de libre-échange isolés. Ce serait un monde nettement moins favorable, en particulier pour la planète et pour les pays les plus petits et les plus pauvres.
Je peux ajouter que le rapport détaille l’écart de 10 % entre, d’un côté, un scénario de réformes qui ferait croître le PIB mondial d’environ 2,9 %, et de l’autre, le scénario des accords de libre-échange isolés, qui entraînerait une baisse du PIB mondial de près de 6,9 %. C’est de cet écart que provient le chiffre de 10 %. Nous examinons aussi comment cette perte se répartit selon les pays et les régions : les pays les moins avancés (PMA), en particulier, pourraient voir jusqu’à 25 % de leur PIB mis en péril, contre une moyenne mondiale de 10 %. C’est donc le chiffre principal à retenir pour le monde en général, mais il est loin d’être réparti équitablement.
Vous avez évoqué un changement dans l’équilibre économique mondial qui complique les négociations commerciales. Dans ce contexte, certains membres défendent aujourd’hui une réforme de l’OMC qui ne fait pas l’unanimité. Ne craignez-vous pas que l’OMC soit davantage influencée par les grandes puissances économiques, au détriment des intérêts des autres membres ?
Robert Staiger : Il est important de la replacer dans son contexte historique — celui du GATT, qui a précédé l’OMC. Ce type de questionnement existe depuis longtemps au sein de l’institution. Je citerais volontiers Eric Wyndham White, le premier directeur général du GATT — auparavant, l’organisation intérimaire était dirigée par un simple chef exécutif. C’est sous sa direction qu’a eu lieu le cycle de Torquay, le troisième de l’histoire du GATT, en 1951. À l’époque, certains membres avaient déjà négocié à Genève des baisses tarifaires réciproques fondées sur le principe NPF, avant d’arriver à Torquay où d’autres membres n’avaient pas encore fait ce travail de négociation. Les membres qui avaient déjà abaissé leurs droits de douane lors des deux cycles précédents ont alors soulevé un problème : celui de perdre leur pouvoir de négociation face à de nouveaux venus qui, eux, arrivaient à la table avec des droits de douane encore élevés.
Ce problème a donc été identifié et reconnu dès 1951. Il découle directement des principes cardinaux du système — réciprocité et clause NPF. Une façon d’interpréter les évolutions survenues depuis la création de l’OMC en 1995 est de constater la montée en puissance d’un grand nombre de pays en développement et d’économies émergentes, qui disposent désormais d’un pouvoir de négociation attractif pour d’autres membres cherchant à accéder à leurs marchés — alors qu’auparavant ces marchés étaient jugés trop petits pour susciter cet intérêt.
La question qui se pose aujourd’hui est donc de savoir comment le système peut s’adapter à cette nouvelle réalité, faite à la fois de nouveaux rapports de force et de nouvelles opportunités. Une problématique similaire existait déjà à Torquay : les pays industrialisés, ayant déjà abaissé leurs droits de douane à des niveaux très bas, peinaient à retrouver un pouvoir de négociation suffisant face aux nouveaux arrivants.
Je rappelle ces épisodes historiques sans porter de jugement, simplement en citant les membres de l’époque, pour montrer que ce sont des problématiques complexes qui ont toujours été au cœur du système. Cela dit, nous ne partageons pas l’idée que le secrétariat pencherait du côté des grandes puissances. Nous pensons au contraire que les principes cardinaux eux-mêmes, sur le plan économique, ont des effets extrêmement bénéfiques et facilitent la coopération. En revanche, oui, leur application peut déboucher sur des situations particulières qu’il faut savoir résoudre — une singularité qui existait déjà dans les années 1950, et pour laquelle des solutions pragmatiques avaient alors été trouvées. Le monde a d’ailleurs surmonté ces difficultés à certains égards, puisque des décennies de négociations réussies ont suivi. Mais c’est effectivement une question que les réformes actuelles devraient probablement examiner.
Quel est aujourd’hui le principal obstacle aux réformes de l’OMC ? Et les pays membres mesurent-ils suffisamment le coût de l’inaction ?
Robert Staiger : La difficulté de la réforme ne doit surtout pas être sous-estimée — c’est un exercice extrêmement difficile. Certaines des questions centrales portent sur l’ampleur même de la réforme : jusqu’où faut-il aller ? Faut-il tout remettre à plat et recommencer, ou bien ajuster à la marge ? Notre message est qu’il existe de très bonnes raisons économiques de penser que les principes cardinaux du système sont bons, sains et solides — c’est un peu le message central du rapport.
Ce sont ces principes qui ont permis des succès remarquables pendant quarante à cinquante ans de libéralisation. Mais ils ont toujours été appliqués avec pragmatisme : l’article 24 et l’exemption qu’il permet à la clause NPF en sont un bon exemple. Il existe de nombreux précédents où il a fallu savoir adapter ces principes à leur époque. D’où l’esprit de la réforme : trouver comment leur donner la souplesse, la transparence et les autres mécanismes nécessaires pour répondre aux problématiques actuelles.
Je ne suis donc pas surpris que ces réformes soient difficiles — je pense même qu’elles le sont énormément. Le Rapport sur le commerce mondial de 2026 entre dans le détail du fonctionnement attendu du système, évalue les bénéfices qu’il apporte, et revient sur l’historique des réactions des membres face à d’anciennes problématiques similaires. Nous espérons que ce regard historique donnera aux membres une base de connaissances qui les aidera dans le travail de fond de la réforme. Je trouve ce travail très difficile, et il ne me surprend pas qu’il ait pris autant de temps — et qu’il continue probablement d’en prendre. Mais c’est un effort qui en vaut la peine.
Les membres sont-ils conscients de ces coûts ? Je pense que oui, notamment parce que nous les chiffrons pour les rendre plus concrets. Ces chiffres, produits par des modèles économiques, doivent bien sûr être maniés avec prudence — je suis économiste, je suis bien placé pour le dire. Mais ce que je retiens, et ce que je voudrais transmettre comme message, c’est que les enjeux potentiels sont considérables et ne sauraient être minimisés. Je pense que la plupart des membres le comprennent. Le grand public et la presse pourraient toutefois contribuer à faire comprendre plus largement cette urgence, en diffusant ces chiffres et en les rendant concrets.
Vous précisez qu’il ne s’agit pas de prévisions, mais votre analyse présente trois scénarios à l’horizon 2050. Sur quelles hypothèses et quelle méthode vous êtes-vous appuyés pour construire ces scénarios, compte tenu des incertitudes actuelles ?
Robert Staiger : Ces trois scénarios reposent sur des modèles commerciaux quantitatifs tout à fait standards — des modèles dynamiques et récursifs qui intègrent la croissance démographique, les évolutions technologiques et l’accumulation du capital au fil du temps. Ces modèles intègrent également les changements de politique commerciale propres à chaque scénario.
Le scénario de référence repose sur des politiques constantes, une trajectoire démographique donnée, un certain niveau d’investissement en capital et certaines évolutions technologiques attendues. Les trois scénarios étudiés constituent des déviations par rapport à cette référence : que se passerait-il si les politiques évoluaient vers plus ou moins de coopération ? Quel serait l’effet sur la trajectoire de variables comme le PIB mondial, ou celui d’un groupe de pays comme les pays les moins avancés ?
Ce qui me satisfait dans cette approche, c’est que nous n’utilisons pas des modèles exotiques susceptibles de produire des résultats fantaisistes, mais des modèles très poussés tout en restant parfaitement standards sur le plan économique. Cela dit, je reste toujours prudent : pour tout modèle économique, il faut garder à l’esprit que les meilleurs modèles simplifient la réalité, et que les résultats dépendent des hypothèses retenues. Notre chef modélisateur et ses coauteurs ont néanmoins réalisé des calculs très robustes. Je peux vous transmettre la référence d’un document de travail détaillant ces hypothèses et leur robustesse, si cela peut répondre plus précisément à votre question.
Les résultats que nous diffusons montrent que le chiffre de 10 % que nous obtenons est un chiffre prudent — plus faible que d’autres estimations disponibles sur l’écart entre un scénario de réforme et un scénario de fragmentation géopolitique ou d’accords de libre-échange isolés. Cela nous donne, à moi et à mon équipe, une confiance supplémentaire : nous ne proposons pas des chiffres qui ne pourraient être défendus par des arguments raisonnables.
Les membres de l’OMC qui peinent actuellement à progresser sur les réformes sont à la recherche de pistes concrètes pour éclairer la direction à prendre. Dans ce contexte, quelles contributions les chercheurs et les universitaires comme vous peuvent-ils apporter pour aider les membres à identifier des solutions et à faire avancer le processus de réforme ?
Robert Staiger : Dans le rapport 2026, nous sommes justement très prudents sur ce point : nous ne franchissons pas la ligne qui nous semble appropriée, c’est-à-dire que nous ne proposons pas de réformes concrètes. Ce travail revient aux membres. Nous nous contentons de fournir du contexte, des connaissances et des éléments de réflexion que nous espérons utiles à leurs délibérations.
Pour mieux répondre à votre question, je peux au moins revenir sur les quatre grandes évolutions qui, selon nous, sont à l’origine des difficultés actuelles. C’est, je crois, une façon utile de cadrer le problème : plutôt que de se focaliser sur telle ou telle mesure ponctuelle en se disant « voilà un problème », nous essayons de prendre du recul pour identifier les facteurs structurels qui engendrent ces actions — et qui, elles-mêmes, créent des tensions pour le système. Ce pas de recul permet, à mon sens, de mieux dégager un chemin vers la réforme que de s’attarder sur des mesures ponctuelles, qui ne sont souvent que des symptômes approximatifs des problèmes de fond.
C’est un peu là, je crois, la valeur ajoutée de notre rapport. Et ce que nous retenons de l’ensemble de ce travail, c’est que les principes cardinaux du système sont bons et solides, et que la réforme devrait avant tout chercher à les adapter à notre époque. C’est d’ailleurs toujours ainsi que la réforme a fonctionné au sein du GATT, et c’est ce que nous reconnaissons ici.
Ce serait le conseil le plus proche que je puisse vous donner. Nous énumérons ainsi un certain nombre de principes cardinaux : la non-discrimination, la clause NPF, la réciprocité, la transparence, le règlement des différends en tant que mécanisme fiable, et la flexibilité.
C’est un point intéressant : on pourrait penser que la flexibilité érode le système et affaiblit les règles. En réalité, c’est tout le contraire. Dans le système commercial multilatéral, la flexibilité a toujours constitué une soupape de sécurité essentielle pour les gouvernements — sans elle, ils auraient les mains liées dans un carcan trop rigide, ce qui les aurait probablement dissuadés de le rejoindre, voire poussés à le quitter. Ces flexibilités, disséminées dans l’ensemble du système de l’OMC — nous le détaillons dans le rapport —, en constituent donc une pièce essentielle.
Les réformes devraient ainsi se demander quelles nouvelles flexibilités seraient nécessaires pour permettre aux gouvernements de gérer les pressions actuelles, puisque l’OMC, ce sont avant tout ses membres : tout part de ce qu’ils souhaitent.
En tant qu’économiste, j’aurais pu aborder ce travail en partant du principe que tout ce qui s’oppose au libre-échange est nécessairement mauvais. Ce n’est pas du tout ma position. Je pense que l’institution s’ancre dans une idée plus large : les gouvernements membres peuvent tirer profit de bonnes politiques s’ils parviennent à tenir compte des effets transfrontières qu’ils exercent les uns sur les autres. Cela inclut le libre-échange, mais ne s’y limite pas. La flexibilité fait donc pleinement partie de ce débat.
Le Sud global souhaite tirer davantage parti du système commercial multilatéral et, notamment, bénéficier des mécanismes d’assistance prévus dans le cadre de l’Accord sur les subventions à la pêche. Vos simulations anticipent-elles des perturbations commerciales à mesure que les pays du Sud global cherchent à mieux valoriser leurs ressources extractives afin de renforcer leur capacité à accéder à ce type de financement ? Les membres de l’OMC sont-ils prêts à engager cette discussion ?
Robert Staiger : La question de la sécurité nationale est aujourd’hui beaucoup plus complexe qu’il y a quarante ou cinquante ans, pour plusieurs raisons. Premièrement, dans le cadre du GATT, l’article 21 permet de déroger à quasiment toutes les règles dès lors qu’un pays invoque un motif de sécurité nationale : discrimination, restrictions quantitatives, ou toute autre mesure jugée nécessaire. À l’origine, cette exception visait des cas bien identifiés — les matières fissiles, par exemple, utilisables pour fabriquer des armes nucléaires, ou certains produits à double usage comme l’ammonium, qui sert à la fois d’engrais et de composant pour des explosifs. À l’époque, peu de produits présentaient ce type de double usage justifiant une exception au titre de l’article 21.
Aujourd’hui, la donne a radicalement changé : les technologies à double usage sont partout — puces électroniques, numérisation, drones pouvant servir aussi bien de jouets que d’armes. Cette multiplication des usages potentiels a considérablement élargi le champ des préoccupations de sécurité nationale susceptibles d’être invoquées au titre de l’article 21. Cela pose un problème d’ampleur nouvelle : comment tracer la limite entre ce qui relève légitimement de la sécurité nationale, et comment conserver des règles prévisibles si ce motif peut être invoqué à tout moment ? Si l’on autorise trop largement ces exceptions, la prévisibilité du système commercial mondial risque de s’éroder, voire de disparaître. Mais si on ne les autorise pas du tout, de véritables enjeux de sécurité pourraient rester sans réponse. Le défi consiste donc à trouver le bon équilibre — un exercice autrefois plus simple, aujourd’hui beaucoup plus délicat.
À cela s’ajoute la mondialisation des chaînes de valeur. Autrefois, un pays souhaitant protéger une industrie stratégique — l’aviation, par exemple — pouvait se contenter d’imposer une interdiction ou un droit de douane sur quelques produits clés. Aujourd’hui, la fabrication d’un avion implique des chaînes de valeur mondiales, avec des composants provenant de nombreux pays. Protéger le développement d’une industrie suppose donc de gérer potentiellement des milliers de lignes tarifaires. Cette évolution rend l’exercice beaucoup plus complexe.
Tout cela pour dire que l’évolution des technologies et du commerce explique, selon moi, une grande partie des difficultés actuelles — d’autant que les textes régissant ces questions n’ont pratiquement pas changé depuis la rédaction de l’article 21 en 1947. Il faut donc clairement moderniser certains aspects, même si ce sont des questions fondamentales et difficiles, qui reflètent bien les tensions actuelles. Je pense néanmoins que l’histoire montre la capacité du GATT et de l’OMC à trouver des solutions créatives face à ce type de défi, et j’espère que les membres pourront s’en inspirer.
Sur les pays en développement. Je pense qu’il n’y a pas de raison que le rattrapage entre les engagements pris en 1995 et le poids actuel des économies émergentes dans le commerce mondial se traduise nécessairement par des ruptures. Il existe des négociations d’accès aux marchés qui sont mutuellement bénéfiques, volontaires et réciproques — personne n’est obligé d’y participer. La vraie question est de savoir comment surmonter cet héritage un peu particulier des négociations réciproques fondées sur la clause NPF.
Je peux évoquer une anecdote intéressante à ce sujet, mentionnée dans une note de bas de page du rapport. Une problématique similaire s’est posée à l’OMC lors des négociations sur un accord relatif aux produits environnementaux. La question était la suivante : cet accord, négocié entre un sous-ensemble de membres, s’appliquerait-il selon le principe NPF — c’est-à-dire que les baisses tarifaires bénéficieraient à tous, y compris aux non-signataires ? Le risque identifié à l’époque était que des pays n’ayant pas participé à la négociation initiale deviennent, quelques années plus tard, de grands fournisseurs de ces mêmes produits, tout en profitant des baisses tarifaires consolidées sans y avoir contribué.
Une solution avait alors été envisagée : si les membres signataires représentaient moins de 70 % du commerce mondial de ces produits, et si les non-signataires en représentaient plus de 3 %, il serait alors possible de revenir aux droits de douane initiaux. C’était une tentative de répondre à l’évolution du poids des différents partenaires commerciaux dans le temps. Cette proposition n’a finalement pas été adoptée : les membres ont estimé qu’elle introduirait trop d’incertitude et d’imprévisibilité dans les règles.
C’est un enseignement important, car il illustre bien l’enjeu central : jusqu’à quel point doit-on introduire de la souplesse dans les engagements tarifaires pour tenir compte de l’évolution du monde, sans pour autant priver le système de la prévisibilité nécessaire à son bon fonctionnement ? Cette prévisibilité est essentielle pour que les engagements pris produisent leurs effets commerciaux escomptés — c’est tout l’intérêt et toute la valeur du système. Cet exemple, bien concret, montre qu’il ne s’agit pas de débats abstraits : ce type de problème s’est déjà posé dans des négociations antérieures.
Dans le contexte de ce rapport, quels sont, selon vous, les principaux défis auxquels les plus petites nations sont confrontées pour mieux s’intégrer au système commercial multilatéral ? Et que met précisément en lumière ce rapport à ce sujet ?
Robert Staiger : Les défis sont nombreux, bien sûr. Le premier message que j’adresserais aux membres les plus petits et les plus pauvres, c’est que leur intégration sous l’égide du GATT puis de l’OMC a pu, à bien des égards, se révéler décevante. Mais il faut aussi se demander : que se passerait-il en l’absence de ce système ? Et c’est précisément ce que montrent nos scénarios : les choses pourraient être bien pires sans ces règles, qui offrent une forme de protection aux nations les plus petites et les plus pauvres dans leurs relations commerciales. J’ai mentionné ce chiffre de 10 % pour le monde en général ; pour les pays les moins avancés, la perte pourrait atteindre jusqu’à 25 %.
Cela correspond d’ailleurs à une intuition assez naturelle : une petite économie évoluant dans un monde sans règles protectrices se retrouverait probablement dans une position bien plus défavorable pour négocier avec des économies plus puissantes. La clause NPF fait partie de ces règles qui, avec d’autres, atténuent ce jeu de pouvoir. Cela dit, l’histoire du GATT a très tôt évoqué la nécessité de mieux intégrer les pays en développement dans le système — c’est une problématique ancienne. Dès 1955, le secrétariat s’interrogeait déjà sur les moyens d’aider davantage de pays en développement à tirer parti du système.
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Le rapport montre par ailleurs que de nombreuses négociations d’accès aux marchés ont eu tendance, explicitement ou implicitement, à s’organiser autour de la règle dite du « principal fournisseur » : un pays négocie en priorité avec le principal fournisseur du produit visé, car négocier avec de plus petits fournisseurs impliquerait, du fait de la clause NPF, d’étendre automatiquement l’avantage à tous. C’est ainsi qu’ont fonctionné les cinq premiers cycles de négociation du GATT, avant que le Kennedy Round n’introduise une approche davantage fondée sur des formules générales. De nombreux pays petits ou pauvres n’ont, historiquement, jamais été des « principaux fournisseurs ».
Or la situation a changé : le rapport montre qu’un nombre croissant d’économies à revenu faible ou intermédiaire sont aujourd’hui devenues des principaux fournisseurs sur de nombreux marchés — une situation totalement différente de celle de 1995. Cela ouvre, selon nous, de réelles opportunités de négociation pour des membres qui, en raison de leur taille, en étaient auparavant exclus, notamment dans le cadre de négociations Sud-Sud. Bien sûr, ces négociations doivent servir l’intérêt de chacun — personne n’est contraint d’y participer — mais ces nouvelles possibilités constituent, à notre sens, une piste intéressante pour une meilleure intégration.
Je le répète : c’est une problématique ancienne et difficile pour le système. Ma première ligne de défense reste de dire que, sans ces règles, la situation serait bien pire. Pour une petite économie qui se demande si elle a intérêt à soutenir un système fondé sur des règles, notre réponse est oui — même si elle n’en a pas retiré tout ce qu’elle aurait pu espérer. Notre rapport montre que sans ces règles, la situation serait nettement plus défavorable.
Dans votre rapport, vous soulignez que l’intelligence artificielle pourrait fortement stimuler le commerce mondial, tout en créant de nouveaux défis, notamment en matière de protection des données et de gouvernance. Quel rôle l’OMC devrait-elle, selon vous, jouer dans la gouvernance de l’IA et dans l’élaboration de règles communes ?
Robert Staiger : Je répondrai en deux temps. D’abord, il est vrai que le boom des investissements dans l’IA a considérablement stimulé la croissance des échanges mondiaux — c’est même devenu un facteur de résilience du commerce face à de nombreux chocs géopolitiques, comme les fermetures du détroit d’Ormuz. Nous le soulignons déjà dans les Perspectives du commerce mondial de mars : l’IA génère d’importants flux commerciaux, notamment pour tous les produits nécessaires à son développement. Le moindre mouvement dans ce secteur a donc un effet significatif sur le commerce mondial. Cela dit, ce boom reste avant tout régional et n’est pas réparti de manière homogène dans le monde — un point qu’il ne faut pas perdre de vue derrière les statistiques globales.
Quant au rôle de l’OMC, il me semble assez clair : l’OMC n’a pas de compétence particulière en matière de technologie de l’IA en tant que telle. Elle a en revanche une expertise reconnue en matière de commerce, d’accès aux marchés et de propriété intellectuelle — des domaines directement concernés par l’IA, la propriété intellectuelle en particulier. Les questions de règles et de droits applicables à l’IA en matière de propriété intellectuelle seront des enjeux majeurs, et l’OMC y jouera vraisemblablement un rôle important.
Étant donné l’importance de l’IA pour le commerce, l’OMC aura également un rôle à jouer en matière de politique commerciale, pour veiller à ce que les bénéfices de l’IA soient plus largement partagés à travers le monde. Mais il faut aussi fixer des limites claires : l’OMC n’est pas compétente sur l’ensemble des enjeux internationaux liés à l’IA — sa compétence porte sur le commerce, et donc, notamment, sur la propriété intellectuelle. C’est ce périmètre qui définira le rôle approprié de l’OMC en la matière.
Propos recueillis par Fabrice PORO, envoyé spécial à Genève




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