Cheikh Hamidou Kane, un parcours entre tradition et modernité
Mort à 98 ans, Cheikh Hamidou Kane laisse une œuvre qui dépasse largement la littérature. Entre école coranique et enseignement français, puis entre Dakar et Paris, l’écrivain sénégalais a vécu dans sa chair le conflit entre plusieurs univers de savoir. Avec L’Aventure ambiguë, publiée en 1961, il a posé une question qui reste entière en Afrique.

L’écrivain sénégalais Cheikh Hamidou Kane, auteur de L’Aventure ambiguë, est mort le samedi 3 octobre dernier à Dakar la capitale du Sénégal à l’âge de 98 ans, rapporte dimanche l’Agence de presse sénégalaise (APS). Avec sa disparition, le pays perd l’une de ses grandes figures intellectuelles et l’Afrique, un écrivain dont l’œuvre a profondément marqué la réflexion sur l’identité, le savoir et le rapport à l’Occident.
Toute sa vie, Cheikh Hamidou Kane aura été confronté à cette question. Comment s’ouvrir aux savoirs du monde sans renoncer à ce qui fonde son identité ? Elle traverse son œuvre, mais aussi son parcours personnel et professionnel. Né le 2 avril 1928 à Matam, dans le nord-est du Sénégal, il grandit au sein d’une famille de chefs traditionnels peuls et de lettrés musulmans. Il commence son éducation à l’école coranique avant de rejoindre, à neuf ans, l’école française.
À cette époque, l’élite sénégalaise débat avec vigueur de l’école coloniale. Une interrogation résume alors le malaise. « Ce qu’ils apprendront chez les Français vaut-il ce qu’ils oublieront ? » Cette question accompagne le jeune Hamidou Kane. Elle deviendra aussi l’un des ressorts de son œuvre.
Une école qui ne transmet pas seulement des connaissances
Le futur écrivain découvre rapidement que l’école coloniale ne propose pas le même chemin à tous. L’administration française limite l’accès des enfants africains aux lycées réservés aux colons. Ceux qui parviennent à franchir les portes de ces établissements sont souvent orientés vers des formations destinées à fournir des auxiliaires de l’administration. Kane refuse cette trajectoire. Il rêve de philosophie. Il refuse également la ferme-école vers laquelle l’administration veut l’orienter. Il passe finalement l’examen d’entrée au lycée de Dakar. En 1951, il décroche son baccalauréat de philosophie. Une bourse lui permet ensuite de poursuivre ses études à Paris, en France. Ce parcours donne une première portée concrète à la question de l’école. Pour Kane, apprendre ne signifie pas simplement accumuler des diplômes. Le savoir transforme celui qui le reçoit. Il peut ouvrir des portes. Il peut aussi déplacer les repères culturels et sociaux de celui qui l’acquiert.
À Paris, entre 1952 et 1958, Kane étudie au lycée Louis-le-Grand, puis à la Sorbonne où il décroche une double licence en droit et en philosophie. Il intègre ensuite l’École nationale de la France d’Outre-Mer. Le contact avec la société occidentale bouleverse sa perception. Il découvre, selon ses propres mots, certaines « qualités fondamentales de la civilisation occidentale », qu’il n’avait pas encore perçues derrière la violence du système colonial. Sa foi musulmane se nourrit aussi des débats philosophiques de son époque, notamment ceux liés à Jean-Paul Sartre et Paul Ricœur. Kane ne choisit donc pas entre deux mondes. Il les confronte.
Samba Diallo ou le prix du déracinement
C’est cette expérience qui nourrit les premières pages de L’Aventure ambiguë. Le roman raconte le destin de Samba Diallo, jeune Peul issu d’un univers marqué par l’enseignement coranique. Envoyé à l’école française puis à Paris, il découvre un autre système de pensée. Mais ce déplacement géographique devient aussi un déplacement intérieur. Samba Diallo apprend. Il progresse. Il accède à de nouveaux savoirs. Mais il découvre également la solitude et le déracinement. La formation occidentale ne produit pas seulement une émancipation. Elle pose la question de ce qui disparaît en chemin.
Le roman, publié en 1961 et récompensé l’année suivante par le Grand Prix littéraire d’Afrique noire, devient rapidement un classique. Traduit dans une quarantaine de langues, il entre dans les programmes scolaires et universitaires du continent. Le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a salué « un héritage intellectuel et culturel majeur ». L’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar estime également que l’œuvre continuera de nourrir des générations de lecteurs, d’étudiants et de chercheurs.
La force du livre tient à cette tension. Kane ne rejette pas le savoir occidental. Il refuse plutôt qu’il devienne une puissance qui efface tout le reste.
L’école comme question de souveraineté
Cette lecture donne au débat sur l’éducation une dimension qui dépasse la salle de classe. Une école transmet des connaissances, mais aussi une histoire, une langue, des valeurs et une représentation du monde. Le texte de Kane pose ainsi une question qui reste au centre de nombreux débats africains. Qui choisit ce que les enfants africains doivent apprendre ?
Dans L’Aventure ambiguë, l’école française ne constitue pas un simple outil de promotion sociale. Elle agit sur les consciences. Elle modifie le rapport à la tradition, au religieux et à la communauté. C’est pourquoi la relecture de l’œuvre continue d’alimenter les discussions sur les systèmes éducatifs, les langues nationales et la place des références africaines dans les programmes.
L’un des enseignements mis en avant dans le texte est clair. « L’école n’est jamais neutre. » Elle transmet des valeurs et contribue à structurer les hiérarchies sociales. La modernité importée peut elle aussi avoir un coût. Le dialogue entre les cultures ne devient réellement fécond que lorsque les partenaires se rencontrent sur un pied d’égalité.
Une pensée qui dépasse le Sénégal
La trajectoire de Kane donne une portée supplémentaire à cette réflexion. Après ses études en France, il revient au Sénégal en 1959. Il entre dans l’administration au moment où le pays prépare son indépendance. En 1960, il devient gouverneur de Thiès. L’année suivante, il est nommé commissaire général au Plan, puis ministre du Plan dans le gouvernement de Mamadou Dia.
Son parcours politique révèle une autre dimension de sa pensée. Le jeune ministre admire Mamadou Dia et son projet de reconstruction nationale fondé notamment sur les coopératives et la recherche de souveraineté économique. La crise politique de 1962 entre Dia et Senghor conduit toutefois à la rupture. Kane démissionne en 1963 pour protester contre le sort réservé à son mentor. Il part ensuite travailler pour l’Unicef à Lagos puis à Brazzaville. Il revient au Sénégal en 1975 à la demande de Senghor, après avoir obtenu de lui la promesse de la libération de Mamadou Dia.
Cette trajectoire montre que, chez Kane, la souveraineté ne se limite pas à l’indépendance politique. Elle touche aussi à la capacité d’un pays à définir ses propres priorités, à construire ses institutions et à former ses citoyens.
Kane publie un second roman en 1995, Les Gardiens du Temple. L’ouvrage revient sur les tensions politiques des premières années de l’indépendance sénégalaise. Mais il ne publiera pas d’autre roman. Il se définissait comme « un écrivain à titre accessoire ». Il se présentait avant tout comme un technicien et un patriote sénégalais. Pour lui, écrire servait d’abord à témoigner de son temps.
Par Pape MADIAKHATE, à Dakar




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