Publicité

Commerce mondial : l’OMC pointe le retard persistant de l’Afrique

À l’ouverture du Forum public 2026, ce 15 septembre à Genève sous le thème « Accélérateur d’avenir », la directrice générale de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), Ngozi Okonjo-Iweala, a mis en lumière un paradoxe majeur du commerce international. Malgré les progrès du système commercial multilatéral, la part de l’Afrique dans les échanges mondiaux reste inférieure à 3 %.

TC14309-Enhanced-NR-1024x682 Commerce mondial : l’OMC pointe le retard persistant de l’Afrique
L’édition 2026 du Forum public de l’OMC met en lumière le rôle des services pour favoriser le commerce mondial. ©WTO

« Le commerce et la coopération pour l’avenir » a été le fil conducteur de la séance plénière d’ouverture du Forum public de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) 2026. C’est Ngozi Okonjo-Iweala, la directrice générale de l’OMC, qui a présidé la cérémonie d’ouverture qui a mobilisé les délégations venues du monde entier. Pendant trois jours, elles vont débattre des enjeux du commerce les plus pressants. Notamment sur le rôle du commerce des services dans la construction de l’avenir.

La directrice générale qui a présenté le Rapport sur le commerce mondial 2026 a félicité l’économiste en chef de l’OMC, Robert Staiger, et son équipe pour le travail exigeant rendu public. Puis elle change de registre. « Les pays les moins avancés représentent toujours moins de 1 % du commerce mondial », lâche-t-elle. « La part de l’Afrique demeure inférieure à 3 %. » Le constat tombe, sans détour, au milieu d’un discours pourtant construit pour célébrer les acquis du système commercial multilatéral.

Un système contesté

Le paradoxe saute aux yeux. Depuis 1995, l’appartenance à l’OMC a fait grimper les échanges entre ses membres d’environ 140 %. La part des économies à revenu faible et intermédiaire dans le commerce mondial des marchandises a presque doublé. Elle atteint aujourd’hui 45 %. Cette croissance tirée par le commerce a permis aux pays pauvres de réduire l’écart de revenus avec les pays riches. Une première depuis la révolution industrielle, il y a deux siècles, insiste la directrice générale.

Le tableau semble flatteur. Il l’est, pour une bonne partie du globe. Mais l’Afrique n’a pas suivi ce mouvement au même rythme que d’autres régions à faible revenu. Le continent reste à la traîne, malgré des décennies d’intégration au système GATT, un accord commercial multilatéral qui visait principalement à réduire progressivement les droits de douane et les autres obstacles au commerce international, afin de favoriser la libéralisation des échanges, puis à l’OMC.

Ngozi Okonjo-Iweala ne s’arrête pas à ce chiffre. Elle élargit le constat à d’autres populations laissées pour compte. Les travailleurs exposés à la concurrence des importations et aux mutations technologiques rapides, dit-elle, n’ont souvent pas reçu le soutien nécessaire pour s’adapter. « Ces lacunes contribuent à expliquer l’érosion de la confiance du public dans l’ouverture commerciale », affirme-t-elle. Et elle en tire une conclusion politique.

La réforme de l’OMC doit désormais s’accompagner de meilleures politiques nationales complémentaires. Le message vaut aussi pour l’Afrique. Ouvrir les frontières ne suffit pas. Encore faut-il que les économies locales aient les moyens d’en tirer parti.

Les bénéfices restent inégalement partagés

La directrice générale ne cache pas non plus les insuffisances de l’institution qu’elle dirige. Le rapport affirme que l’OMC présentée à l’occasion de ce Forum public ne s’est pas suffisamment adaptée à l’économie mondiale qu’elle a contribué à créer. Les membres n’ont pas réussi à conclure de nouveaux accords pour tirer parti des changements survenus dans la répartition de la puissance économique au cours des trente dernières années. Une exception notable se distingue tout de même. L’accord multilatéral sur les subventions à la pêche, conclu à la Conférence ministérielle de 2022, reste la principale avancée collective de cette période.

Pendant ce temps, les compromis négociés dans les années 1990 s’usent. Les problèmes dits « d’interface » entre pays aux systèmes économiques différents ont pris une ampleur inédite. Les tensions autour de l’égalité des conditions de concurrence se multiplient. Le rapport chiffre aussi ce que coûterait un basculement vers un monde plus fragmenté. Une scission du commerce selon des lignes géopolitiques pourrait faire chuter le PIB mondial d’environ 5 %.

Si l’OMC venait à disparaître, remplacée par un simple réseau d’accords de libre-échange, les pertes grimperaient à près de 7 %. Et les économies les plus petites et les plus pauvres encaisseraient les dommages les plus lourds, précise la directrice générale. À l’inverse, un renforcement résolu de la coopération commerciale multilatérale pourrait faire gagner environ 3 % du PIB mondial. Un chiffre qui pèse lourd pour des économies africaines qui cherchent encore leur place dans les échanges internationaux.

Un socle de stabilité à ne pas fragiliser

Malgré ces failles, Ngozi Okonjo-Iweala défend le bilan du système. Près des trois quarts du commerce mondial des marchandises, environ 72 %, continuent de s’effectuer selon le principe de la nation la plus favorisée. Une règle négociée par les 166 membres de l’OMC, et à laquelle ils restent juridiquement tenus. Le monde a traversé plusieurs crises économiques sans revivre le protectionnisme des années 1930, rappelle-t-elle. Les chocs récents ont révélé des goulets d’étranglement dans les chaînes d’approvisionnement. Mais leur résilience a surtout marqué les esprits.

Si d’autres règles venaient à sauter, dans les normes, la réglementation, la propriété intellectuelle ou l’évaluation en douane, ce serait le chaos aux frontières, et au-delà, prévient-elle. Un avertissement qui résonne particulièrement pour des économies africaines qui dépendent de ce cadre pour sécuriser leurs échanges.

La directrice générale termine sur un appel à l’action collective. Les membres de l’OMC ont déjà réparé et renouvelé le système GATT puis OMC par le passé, rappelle-t-elle. Ils ont le pouvoir de le faire à nouveau. « Ne cédons pas à la crainte », lance-t-elle. Le système a déjà affronté des défis. Il a su se renouveler et se revitaliser. Pour l’Afrique, l’enjeu dépasse la simple confiance dans l’avenir du multilatéralisme. Il s’agit de savoir si la prochaine réforme comblera enfin l’écart que le rapport lui-même reconnaît entre les promesses du commerce mondial et sa réalité sur le continent.

Par Fabrice PORO, envoyé spécial à Genève

Post Comment