Sénégal : bras de fer autour de la loi de finances rectificative 2026
Rejeté en commission par la majorité Pastef, le projet de loi de finances rectificative 2026 oppose ouvertement le gouvernement d’Al Aminou Lô au parti d’Ousmane Sonko. Le Premier ministre appelle au dialogue ; les députés posent leurs conditions. Verdict en séance plénière ce mardi 27 octobre.

Nouveau désaccord au sommet de l’exécutif et le législatif au Sénégal. Vendredi 23 octobre, la commission des finances et du contrôle budgétaire de l’Assemblée nationale, présidée par Alphonse Mané Sambou, a rejeté le projet de Loi de finances rectificative (LFR) 2026. Les deux amendements présentés par l’exécutif ont eux aussi été écartés. Le texte avait été transmis aux députés le 18 septembre. Le désaccord couvait depuis plusieurs jours.
Le 19 octobre, Ousmane Sonko, président de Les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef) et de l’Assemblée nationale, avait prévenu que son parti ne voterait pas le texte sans un meilleur encadrement des fonds politiques. Avec 130 sièges sur 165, Pastef a les moyens de bloquer le budget.
Le dimanche 25 octobre, le Premier ministre a répliqué en conférence de presse à Dakar. Il s’est dit prêt à rencontrer Ousmane Sonko dès lundi et a invité les députés à présenter des amendements écrits et précis. Pastef lui a répondu par son propre point de presse, tenu à la Résidence Serigne Abass Sall.
L’argument des chiffres
Pour Al Aminou Lô, la LFR n’est pas un choix mais une nécessité. Les recettes attendues fondent de 340 milliards de francs CFA, soit environ 581 millions de dollars. Dans le même temps, les charges et besoins de financement grimpent de 540 milliards, tirés par les subventions énergétiques, la défense et la sécurité. Pour combler l’écart, le gouvernement taille dans l’investissement : 555 milliards de crédits de paiement en moins. Il prévoit en revanche 300 milliards pour commencer à apurer une ardoise d’arriérés estimée à 1 956 milliards, dont les entreprises du BTP sont les premières créancières.
Le Premier ministre conteste toute coupe sèche dans les projets. Selon lui, les autorisations d’engagement sont maintenues et seuls certains décaissements sont reportés, faute d’études abouties ou de financements bouclés. Les 300 milliards d’apurement doivent d’abord profiter aux entreprises du bâtiment et des travaux publics. Il renvoie aussi la responsabilité à son prédécesseur : selon lui, le gouvernement rectifie le budget de l’ancien Premier ministre, fragilisé par l’évolution des cours du pétrole.
La riposte de Pastef
Face à la presse, trois responsables du parti ont porté la contre-offensive. El Malick Ndiaye, premier vice-président de l’Assemblée et ancien président de l’institution, a d’abord écarté Ousmane Sonko du débat : selon lui, la LFR se discute entre le ministère des Finances et la commission, pas avec le président de l’Assemblée. Il accuse le gouvernement d’avoir déjà engagé les dépenses qu’il demande aujourd’hui aux députés d’autoriser. Plutôt qu’un dialogue, il invite le Premier ministre à poser la question de confiance, en vertu de l’article 86, alinéa 6, de la Constitution. L’élu a aussi jugé humiliants certains propos du chef du gouvernement, qui aurait laissé entendre que des députés de Pastef maîtrisent mal le français. Des propos qui, selon lui, affaiblissent la sincérité de l’appel au dialogue. Il assure enfin que les députés ne bloquent pas les bourses de sécurité familiale, mais exigent des mécanismes clairs.
Mohamed Ayib Daffé, président du groupe parlementaire, reproche au Premier ministre d’avoir voulu livrer Pastef et son leader à la vindicte populaire. Il lui conteste toute légitimité politique, faute de députés. Il laisse néanmoins la porte ouverte, à condition de respecter un ordre précis : la commission d’abord, puis le groupe parlementaire, enfin le président de l’Assemblée.
Le député Amadou Ba a, lui, dressé la liste des sacrifices. Selon lui, quinze projets disparaissent de la LFR, dont le grand transfert d’eau vers Touba, des centres de santé, le programme des 30 000 logements et la résorption des abris provisoires. Il affirme que 50 milliards FCFA de crédits de paiement avaient été prévus pour Touba, financés par les recettes du Plan de redressement économique et social (PRES) plutôt que par l’emprunt. Il a mis le Premier ministre au défi de publier les documents qui étayeraient ses critiques sur la gestion d’Ousmane Sonko à la Primature.
Cinq conditions
Derrière les invectives, Pastef avance un cahier des charges précis. Selon le quotidien Le Soleil, le groupe parlementaire pose cinq conditions avant toute concession. Il réclame d’abord la préservation de l’investissement public et des priorités sociales, en coupant plutôt dans les dépenses non essentielles. Il exige ensuite la protection du pouvoir d’achat, par une baisse du coût de l’énergie, ainsi que la transparence sur les 120 milliards FCFA du projet CERP et sur les accords conclus avec la Banque mondiale.
Les députés veulent aussi réduire le train de vie de l’État, jusqu’à supprimer 19 entités du secteur parapublic. Ils demandent enfin un meilleur encadrement des fonds spéciaux, ainsi que la sincérité budgétaire et la transparence sur la dette publique. Le gouvernement conteste la lecture de Pastef. Le ministère de l’Économie, des Finances et du Plan affirme qu’aucun projet n’est abandonné et précise que le Grand Transfert d’Eau n’est pas supprimé : il s’agit, selon lui, de reports de décaissements.
Le rejet en commission ne clôt pas la procédure : le texte doit encore passer en séance plénière, reportée du 23 au mardi 27 octobre. D’ici là, tout dépendra de la capacité de l’exécutif et de sa propre majorité à transformer l’échange d’invectives en compromis chiffré. Les enjeux dépassent l’hémicycle. L’ancien Premier ministre Amadou Ba a mis en garde contre une paralysie de l’État, une LFR non adoptée pouvant priver de crédits quelque 540 milliards FCFA de subventions énergétiques.
Par Pape MADIAKHATE, à Dakar




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